Contes et légendes, Folklore
LE PÈLERINAGE OU LA SOUPE SANGLANTE

Récit inédit par Denys Surdez



Non loin des ruines du
château de Montvoie,
dans la chaîne du Lomont appelé Mont Terri dès son passage en Suisse se trouve la grande
et belle ferme de Valbert.

A l'époque où se passe ce récit, vers 1868, le maître des lieux était Julien Brizard. Le samedi
suivant la St-Martin, le repas du soir se terminant, il repoussa son assiette, se gratta la tête,
regarda quelques instants sa femme Adélaïde qui commençait à desservir et lui dit:

"Ecoute, Adélaïde, j'ai réfléchi; cette année a été bonne pour le paysan, le foin et le regain
abondants et de qualité, notre bétail a été aussi bien protégé des maladies, la grêle nous a
épargné, nos chevaux et nos boeufs se sont bien vendus. Ne crois-tu pas qu'il serait temps de
remercier le bon Dieu et la Vierge pour leur protection ? Que dirais-tu si nous allions en pèlerinage
à Notre Dame de la Pierre ? Nous leur devons bien çà ! - Tu as bien raison, lui répliqua la fermière,
je t'approuve pleinement ! - Mais la route est longue, ma bonne, nous devons coucher en route,
car un vrai pèlerinage se fait à pied. Te sens-tu assez forte ? - Si ça va pour toi, ça va pour moi.
Ne t'inquiète pas ! - Le temps est au beau, nos valets, nos deux gros garçons et Pierrette suffiront
pour "tenir" la ferme en notre absence, partons demain, dès l'aube !"



En ce temps-là, on avait une grande vénération pour la Vierge. On lui confiait ses soucis,
ses espoirs, ses misères. Les pèlerinages étaient très fréquentés dans notre Jura chrétien.
On s'y rendait pratiquement toujours à pied, parfois seul, souvent en groupe. On s'en allait
prier la Madone ou allumer un cierge dans le pays, même en une modeste chapelle, à un petit
oratoire.

On habituait les enfants à s'y rendre, à apporter un bouquet de fleurs des champs et à réciter
une dizaine de chapelet. Notre-Dame du Vorbourg était naturellement la Vierge protectrice par
excellence de notre pays jurassien, la plus visitée, la plus implorée.

Chaque automne, les paysans de la Montagne des Bois surtout, s'en allaient nombreux prier
Notre-Dame de La Salette à la Grand-Combe des Bois en terre française proche. Certains
fidèles n'avaient pas crainte de gagner à pied Notre-Dame des Ermites. On ne parlait pas
encore de Lourdes, mais tant était vive la foi chez nous que des pèlerins s'y seraient
certainement rendus. On allait bien jusqu'à Jérusalem au Moyen-Âge.

Mais un haut lieu marial était cher au coeur des gens de chez nous : Mariastein, où l'on
vénérait Notre-Dame de la Pierre. Certes, elle était aussi bien loin sur son rocher
dominant la haute Alsace, mais qu'il faisait bon s'agenouiller au pied de la Vierge Noire,
dans la crypte creusée sous l'église, dans le scintillement des innombrables cierges,
le chant des Ave Maria et le parfum troublant de l'encens.
La plupart du temps les pèlerins couchaient en route, presque toujours en terre
alsacienne, tantôt dans une auberge, tantôt chez des fermiers ou des connaissances.

Il faisait un temps froid, sec, annonciateur d'une belle journée ensoleillée. Le brouillard
recouvrait la vallée du Doubs, envahissant combes et vallons. Le soleil émergeait à l'horizon
derrière les crêtes des Rangiers lançant timidement ses premiers rayons.

Chaudement vêtus, le bâton en main, ils prirent le raidillon menant au chemin de Seleute
et par le col de la Croix, les sept barrières, gagnèrent les Malettes puis la ferme
restaurant de la Haute Borne.

C'était déjà une bien longue étape de faite. Ils s'y restaurèrent, prirent une bonne heure
de repos puis repartirent. De temps à autre, comme le matin, ils égrenaient une dizaine
de chapelet.

Le temps était magnifique. A leur droite, au-delà des chaînes du Jura ils apercevaient les
sommets des Alpes perçant la mer de brouillard montant du Plateau. Loin devant eux
s'estompaient derrière les brumes du Rhin les taches sombres de la Forêt Noire. A leur
gauche, les grandes forêts de hêtres et les pâturages boisés descendaient en vagues
colorées vers la plaine d'Alsace. Les croupes des Ballons fermaient l'horizon.

De temps à autre un lièvre déboulait sous leurs pas, bondissant et fuyant à grands bonds.
Des chevreuils broutant en lisière de bois regagnaient sans hâte les fourrés à leur
approche. Des canards en formation triangulaire serrée semblaient se hâter vers les
terres chaudes.

En une heure et demie ils gagnèrent le vallon de la Lucelle, franchirent
la frontière et commencèrent à remonter la côte du Glaserberg.

Vers les cinq heures ils atteignirent le petit pâturage du sommet.

Brusquement, ils se trouvèrent enveloppés par un épais brouillard. Ils
n'étaient plus qu'à une vingtaine de minutes de Liegsdorf, coquet
village alsacien où ils devaient passer la nuit.

En arrivant sur le petit plateau qu'ils devaient traverser pour gagner le sentier
dégringolant sur la vallée ils avaient fort bien aperçu le bois qu'ils devaient
atteindre mais aussitôt reperdu de vue. Plus de dix fois ils repartirent de l'avant,
plus de dix fois ils se retrouvèrent au point de départ. Ils tournaient en rond.
Désorientés, ils s'étaient perdus. Un vent froid se levait, le brouillard glacé les
pénétrait, la fatigue de la journée se faisait sentir sur eux. Une légère angoisse
s'emparait lentement d'eux. L'Adélaïde se mit à pleurer et son Julien n'était guère
plus vaillant.


Soudain ils perçurent un bruit de grelots. Ils appelèrent ! Après quelques instants
ils entendirent une voix leur répondre. On s'approchait d'eux. Ils redoublèrent leurs
appels et brusquement apparut une silhouette sombre. C'était une vieille femme
conduisant un âne.

"Que faites-vous donc par ici, leur dit-elle en patois alsacien ?" Le père Brizard qui
avait fait un séjour de deux ans dans sa jeunesse chez un paysan de Seppois comprenait
ce dialecte. Il lui expliqua qu'ils étaient des pèlerins suisses se rendant à Mariastein,
qu'ils s'étaient égarés à cause du brouillard et la pria de les remettre sur la bonne
route car ils devaient coucher à Liegsdorf. La femme à l'âne les observa un instant,
réfléchit assez longuement et leur dit: "Il se fait tard, mon homme est inquiet, je suis
déjà en gros retard, je ne puis me détourner de mon chemin. D'ailleurs il est très
dangereux de traverser la forêt. On vient de me dire à la ferme voisine que la gendarmerie
recherche un dangereux prisonnier évadé qui doit être probablement dans nos forêts. Venez
chez moi, nous y sommes presque. Nous vous servirons une bonne soupe et vous pourrez
dormir au chaud. Demain matin, dès l'aube vous repartirez et je vous accompagnerai ou mon
mari, un bout de chemin." Le Julien hésita. Il y avait quelque chose dans cette personne
qui lui déplaisait. Son insistance à leur offrir un gîte, son refus de leur montrer la
route. Quant à l'histoire des gendarmes, était-ce vrai ? Cependant ils étaient si fatigués
et la faim les tourmentait tant qu'il finit par accepter et suivit la vieille Alsacienne.


Après une dizaine de minutes ils arrivèrent à la masure du bûcheron. Elle était faite de
rondins et le toit était de bardeaux. Ils entrèrent dans une vaste pièce servant vraisem-
blablement à la fois de cuisine, de chambre de ménage et à coucher. Une grande souche se
consumait dans l'âtre. Une lanterne accrochée à une poutre complétait l'éclairage vacillant
des flammes. Un homme barbu, d'âge incertain, portant une grande barbe grise et une
moustache en bataille, au regard fuyant, assis près du foyer fumait une pipe de terre.
Il grogna quelque peu; sa femme s'approchant de lui lui parla à voix basse. Il ne dit
plus rien semblant se désintéresser de ses hôtes.


Le fermier de Valbert eut un mouvement de recul. Un instant, il songea à repartir.
Leur hôtesse s'en aperçut car elle leur dit: "Ne craignez rien, il parait un peu ours,
mais il n'est pas mauvais. Il fait la tête parce que je suis rentrée trop tard à son
gré. Je m'en vais vous préparer une excellente soupe au lait. J'ai aussi du bon pain
frais car j'ai fait au four ce matin. Vous pourrez bien vous reposer en haut sur de bonnes
paillasses avec de chaudes couvertures.

La fatigue, la peur de l'homme rôdant dans les bois, la chaleur du foyer, tout cela les
décida finalement à passer la nuit en cet endroit. D'ailleurs, la Vierge ne protégeait-elle
pas les pèlerins ?

Peu à peu, leurs craintes se dissipèrent. Le vieux bûcheron se mit à causer, parlant du bois qui
se vendait mal, de son salaire de misère, des gardes-chasse qui le surveillaient de trop près.

La fermière, tout en accrochant la marmite à la crémaillère, s'enquérait d'où venaient les
voyageurs, de ce qu'ils possédaient comme terres, comme bétail... Elle leur demanda si les gens
de l'auberge de Liegsdorf les attendaient, s'ils avaient été avisés de leur passage. Elle semblait
bien curieuse, mais Julien ne s'en étonna pas trop. Les femmes ne sont-elles pas toutes quelque
peu curieuses ?

La soupe, une vraie soupe au lait de la campagne, bien blanche et crémeuse fut servie dans
une vaste soupière en faïence, les gros bols en terre de Bonfol remplis à ras bord. Une bougie
fut fixée au milieu de la table. "J'ai une faim de loup, s'exclama l'Adélaïde en coupant deux
grosses tranches dans la grosse miche de pain ! - Tu n'es pas la seule, lui répondit son mari
et il se prépara à plonger sa cuillère dans la soupe onctueuse.

Au même instant un fait extraordinaire se produisit. Comme il posait tout naturellement
son regard sur l'assiette, il remarqua sur la soupe un point rouge. Il pensa qu'un insecte
était tombé dans le potage et s'apprêtait à le retirer avec quelque dégoût quand il s'aperçut
que la tache rouge s'agrandissait, s'agrandissait jusqu'aux bords de l'assiette. Il sembla
au père Brizard que le lait s'était métamorphosé en une sorte de sang bouillonnant. Il
demeura pétrifié. Mais, tout aussi rapidement la tache se rapetissa puis disparut
complètement.
"Alors, tu ne manges pas, Julien, lui dit sa femme ! La soupe est excellente. - Je n'en
doute pas, lui répondit-il d'une voix quelque peu voilée." Et il commença à puiser sa
soupe avec la grosse cuillère ronde en buis. Mais un observateur attentif aurait
remarqué qu'il semblait le faire avec grosse difficulté.

Le repas terminé, et il fut bref, ils montèrent l'escalier communiquant à la pièce
au-dessus de la cuisine, soulevèrent la trappe, puis la refermèrent. Ils avaient pris
la lanterne avec eux. Deux matelas étaient posés à même le sol recouverts de
couvertures grossières. "Ne te déshabille pas, Adélaïde, lui dit le père Brizard,
tu aurais froid. Enlève seulement tes chaussures. Je ferai de même."

Ils récitèrent ensemble une courte prière du soir, se recommandèrent à leurs anges
gardiens et après quelques minutes la pèlerine jurassienne dormait profondément.

Assis sur son matelas, le Julien ne dormait pas. Il pensait à cette soupe sanglante.
Non, ce n'était pas une hallucination, il n'avait pas rêvé. Le lait, un court
instant avait pris l'apparence du sang. C'était un signe, un avertissement de Dieu
ou de la Vierge le mettant en garde contre un danger imminent et grave.

Il entendit soudain parler dans la cuisine. Collant l'oreille dans l'interstice de
deux planches mal-jointes, il saisit des bribes de conversation entre la femme et
le bûcheron. "Ecoute ce que je te dis, l'homme a une chaîne et une montre en or,
sa femme des boucles d'oreilles également en or... ce sont des paysans riches, on
le voit bien. Leur bourse doit être bien garnie... Tue-les ! - Si tu ne le fais je
dirai comment a disparu le garde-chasse du Glaserberg." Il ne comprit plus rien
mais il en savait assez. Il prit un lourd coffre qui se trouvait non loin et le
traîna sur la trappe. On cria d'en bas: "Que se passe-t-il ? - Rien, répondit-il,
j'ai seulement déplacé un peu le coffre qui me gênait ! - Bonne nuit !" On ne lui
répondit pas.
Vers les deux heures du matin, il veillait toujours, son gros et solide bâton à portée
de main. Il entendit soudain remuer en bas, parler sourdement puis il comprit qu'on 
montait avec précaution l'escalier conduisant à leur réduit. On essaya à plusieurs reprises
de soulever la trappe mais en vain. Le maître de Valbert s'était assis sur le coffre rendant
ainsi impossible l'ouverture de cette dernière. Julien entendit le bûcheron jurer et
redescendre l'escalier. Puis le silence retomba sur la maison.

Très tôt le matin, le coq chanta. Les vaches commencèrent à remuer à l'étable. Des
portes s'ouvrirent puis se refermèrent avec violence.

Vers les six heures et demie le jour parut. Alors le père Brizard se mit à genoux et
remercia Dieu et la Vierge qui les avaient sauvés d'une mort atroce. Adélaïde se
réveillait "Mon Dieu, que j'ai bien dormi et toi, Julien ? - J'ai veillé toute la nuit
et me suis bien gardé de fermer l'oeil ! "Chut ! Ne me pose aucune question."

Abasourdie et ne comprenant rien à rien, la pauvre femme se demandait ce qui avait
bien pu se passer, mais elle comprit tout de suite qu'il s'était passé quelque chose
de grave. Elle ne posa aucune question, se leva en silence, défroissa sa robe et remit
un peu d'ordre dans sa coiffure. Remarquant le coffre déplacé, une idée horrible lui
passa par la tête. Montrant la trappe de la main elle dit à son mari: "Mon Dieu,
crois-tu qu'ils..." Il lui répondit affirmativement par un léger signe de tête. Elle
se jeta en pleurant dans ses bras. "Ne crains plus rien, Adélaïde, le danger est passé.
Maintenant je puis tout te dire." Et il lui raconta comment il avait été averti du
danger par l'apparition de la tache sanglante dans la soupe, la conversation qu'il
avait surprise et ce qu'il avait fait pour les protéger. Ils attendirent encore une
heure avant de quitter leur soupente. La trappe dégagée et soulevée, ils descendirent
l'escalier, déposèrent un écu sur la table et se retrouvèrent avec une joie immense
hors de la sinistre masure. Plus aucune trace de l'homme et de la femme. Mais,
quoiqu'il en fut, il n'y avait plus rien à redouter le jour de leur part.


La journée s'annonçait très belle. Les oiseaux chantaient, les merles semblaient les
suivre en voletant de buisson en buisson. Une cigogne passait au-dessus de leurs
têtes, s'envolant tardivement vers le sud. Tout leur semblait plus beau, plus agréable
que la veille. Ils retrouvèrent facilement le chemin et la demi-heure ne s'était pas
écoulée qu'ils pénétraient dans l'accueillante auberge de Liegsdorf où ils auraient
dû normalement passer la soirée et la nuit.
Ils déjeunèrent copieusement dans l'accueillante salle d'hôtes et reprirent le
chemin de Mariastein. Jamais ils n'avaient trouvé la nature si belle, le chant des
oiseaux si harmonieux. Après le drame de la nuit il leur semblait revivre. De temps
à autre, les Pater et les Ave Maria montaient vers le ciel, avec quelle ferveur, avec
quelle reconnaissance !

Marchant à l'ombre des cerisiers qui couvrent le pays, ils atteignirent Metzerlen vers les 
onze heures. Depuis un certain temps ils rencontraient de nombreux pèlerins venant,
comme les Rois Mages "de divers côtés". L'alsacien, les dialectes alémaniques, le
français, les patois même d'Ajoie, de la vallée et de la Montagne des Bois se
mélangeaient.

L'angélus de midi sonnait quand enfin ils parvinrent sur la grand'place où les marchands
d'objets de piété offraient tout ce q'un pèlerin peut désirer. C'était une sorte de foire où
l'on cherchait à attirer le plus possible d'acheteurs. C'était certainement là un aspect
plutôt déplaisant du pèlerinage.

Justin et Adélaïde ne s'y attardèrent pas, se contentant d'acheter deux grands cierges
en pure cire d'abeilles. Ils se rendirent dans la merveilleuse église pour se recueillir
devant le Saint-Sacrement. Leur adoration terminée, ils s'engagèrent dans le long couloir
descendant à la crypte.

Une foule de pèlerins se pressait en ce lieu sacré. Ils trouvèrent avec peine un coin
de banc où ils purent s'agenouiller. Plus de cent cierges brûlaient devant la grille de
fer forgé derrière laquelle la Vierge Noire, parmi les ors et les joyaux s'offrait à
la vénération des fidèles.
Une sourde rumeur emplissait la crypte, faite d'Ave Maria innombrables, de cantiques, de
supplications, d'implorations, d'actions de grâce. La gratitude de tout un peuple se
manifestait, mais aussi toutes les misères, les peines, les chagrins, les désespoirs...

L'atmosphère était lourde, pesante; l'odeur humaine, le parfum de l'encens, les cierges !
Il semblait parfois que l'air allait manquer, des femmes se sentaient mal... Le père
Brizard et son épouse prièrent longtemps, remerciant la Vierge qui les avaient toujours
protégés et après lui avoir confié leurs intentions remontèrent les escaliers et le
long couloir.

Ils se firent servir un bon repas à l'hôtel, achetèrent les souvenirs traditionnels,
statuettes, médailles et après avoir assisté aux vêpres reprirent, le coeur joyeux,
la route du retour.

Cette fois ils décidèrent de passer la nuit à l'accueillante hôtellerie de Liegsdorf.
La patronne leur prépara un succulent repas: une oie rôtie, des nouilles préparées à
la façon alsacienne naturellement, un "gougelhopf" et de la crème bien fraîche comme
dessert, le tout arrosé d'un excellent "Edelzwicker". On s'entretint amicalement,
l'hôtesse leur offrit les cafés et le Julien s'offrit même un verre de prunelle du
pays qu'il accompagna d'un second afin que le premier ne s'ennuie pas seul.


Mise en confiance, l'Adélaïde leur confia alors qu'ils avaient passé
la nuit précédente dans une masure sur le haut des pâturages du Glaserberg,
s'étant égarés à cause du brouillard et de la nuit qui était tombée plus vite
qu'ils ne croyaient. Ils avaient eu l'intention de coucher à Liegsdorf, à l'endroit
où ils se trouvaient présentement. Mais une vieille femme conduisant un âne les en
avait dissuadés et offert l'hospitalité - Bref, elle narra tout ce qui s'était passé
et comment, grâce à la fameuse soupe sanglante ils avaient échappé à la mort.

L'Alsacienne et son mari qui s'était joint à eux depuis un moment, fumant sa longue pipe
courbe en porcelaine écoutèrent sans l'interrompre la narration de la fermière. Un long
silence s'établit que rompit l'hôtelier. "Vraiment, la Vierge vous a sauvés. On connait
ces deux démons dans le pays. On les a toujours soupçonnés d'avoir assasiné plusieurs
pèlerins et même un garde-forêt. La gendarmerie le surveille. Il a déjà été arrêté
plusieurs fois, mais toujours il s'en sort. Les preuves manquent. Que pensez-vous faire ?
- J'ai longuement réfléchi. Je crois que cela ne sert à rien de porter plainte. Il
prétendra qu'il venait au grenier chercher quelque chose. Il niera avoir prononcé, lui
ou sa femme le moindre mot. Je suis seul témoin, ma femme dormait. Je suis étranger, je
préfère rentrer tranquillement à la maison. Mais vous êtes avertis, cela peut vous servir,
quant à lui, soyez sans crainte, il est dans la main de Dieu et recevra sa punition ainsi
que son démon de femme en temps voulu. D'ailleurs, j'ai l'impression qu'après ce qui
s'est passé la nuit dernière il a pris le large avec son mauvais ange."
Ils bavardèrent encore quelque peu et vers les dix heures montèrent se coucher.
Cette fois le Julien dormit comme un bienheureux et le lendemain, bien reposés et
fort dispos ils prirent congé de leurs aimables amis alsaciens.

Il était onze heures du soir bien sonnés quand, après une harassante journée de marche
ils aperçurent enfin la masse trapue de leur ferme à Valbert. La lampe à pétrole, posée
sur la grande table de la cuisine était encore allumée. On les attendait. Le chien
Nestor aboya puis se tut ayant reconnu ses maîtres. Aussitôt Pierrette, suivie de ses deux
frères sortit de la maison et courut à leur rencontre. Cela leur fit chaud au coeur car ils
sentirent combien ils avaient manqué à leurs enfants. Malgré l'heure tardive il fallut
raconter tout ce qui s'était passé pendant le pèlerinage. Les garçons et la fillette écoutaient
avec passion tout ce que disaient leurs parents, questionnant, désirant des détails
supplémentaires, se faisant raconter les menus, les genres de pèlerins rencontrés. On n'en
finissait pas.

Vers minuit cependant, étant donné la grande fatigue des voyageurs et la nécessité de se lever
tôt pour fourrager, il fallut bien aller au lit et remettre au lendemain d'autres récits.
Auparavant, chacun reçut un cadeau, naturellement. Pierrette une chaînette et une
belle médaille de la Ste-Vierge en argent massif, les deux garçons une statuette
de Notre Dame de la Pierre et un magnifique couteau de poche. Quant aux deux
valets on leur remit une jolie médaille argentée pour fixer à leur chaîne de montre.

De la soupe sanglante et de la nuit tragique on ne souffla mot pour l'instant. Plus tard,
quand le moment serait jugé propice on leur ferait part de ce qui était arrivé un jour,
ou plutôt une nuit lors du pèlerinage.

Ils comprendront alors que si l'on trace sa route bien droite et que l'on mette sa
confiance en Dieu seul et en Marie l'on ne risque jamais rien. Ils sauront toujours
nous faire signe en temps utile, mais il faut pour cela que nous gardions les yeux
fixés sur eux.


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