LES TROIS MOUTONS NOIRS DE LA CHARBONNIERE Conte inédit par Denys Surdez Lorsque le touriste épris de solitude remonte le cours du Doubs depuis St-Ursanne, il découvre soudain, avec ravissement, en sortant de l'abri du sentier ombragé par les noisetiers et les saules le petit hameau de Chervillers. Sis sur la rive gauche de la rivière, l'ensoleillement est si favorable que la neige n'y demeure pas longtemps. Dès les premiers jours de février les perce-neige fleurissent, parmi les arouets cachant leurs fleurs noirâtres dans les feuilles mortes, l'or des dorines, des populages et leurs larges feuilles vert-tendre ne tardent pas à tapisser le bord des ruisselets alimentant la grande fontaine à double bassin taillé dans la pierre. Des quatre fermes d'autrefois, deux se sont écroulées, vaincues par le temps et la négligence, le petit moulin et le pressoir à huile ne sont plus que ruines abandonnées, enfouies sous le lierre, le nerprun et les ronces. Pourtant, il fait bon s'arrêter en ces lieux. Le Doubs glisse rapidement ses eaux tantôt glauques, tantôt écumantes avant d'aborder les rapides de la "Verrerie". Des hoche-queue se posent sur les pierres moussues émergeantes tandis que rasant la surface de la rivière, le martin pêcheur pousse son cri strident en fuyant vers l'aval. De l'autre côté, sur la rive droite, à cinq cents pas contre l'est, un bâtiment vétuste, à l'aspect presque lugubre, longtemps à l'abandon, maintenant habité à nouveau, s'élève sur un replat: La Charbonnière ! Aux temps lointains où se passe le récit que m'a conté une arrière-grand'mère du coin - et dont je ne garantis pas l'entière véracité - un riche paysan en était propriétaire. Appelons-le Eugène Guenot. Grossier, fourbe, dénué de tout scrupule, les braves terriens de Chervillers évitaient dans la mesure du possible toutes relations avec cet homme associable. Lui vendait-on un veau, un porc, un poulain, un mouton, il ne voulait jamais payer comptant selon les habitudes. Prétextant une tare, un défaut il n'avait de cesse qu'il n'eut rabattu sur le prix pourtant convenu. On le soupçonnait de déplacer les bornes, de relever la nuit les nasses des pêcheurs et bien d'autres indélicatesses. Mais on lui reprocha surtout d'être un mécréant de la pire espèce, blasphémant, critiquant les prêtres, se moquant de la pratique religieuse des gens du pays. Il fit même disparaître la croix de calcaire protégeant les flotteurs de bois, érigée aux rapides du "Champois". Sa femme Julie et ses quatre enfants ne devaient pas être au paradis avec lui, comme l'on dit chez nous. A Chervillers, entre le moulin et le pressoir une modeste maisonnette de pierre et de chaux s'accotait à la pente raide de la forêt. Un bûcheron l'occupait avec sa femme et son garçon. Dans cette famille-là le bonheur régnait et pourtant ils étaient bien pauvres. Eloi Marchand se louait dans la contrée pour l'abattage des futaies et le travail d'essartage, le fils Ambroise gardait les moutons et les chèvres des fermiers. Bien peu d'écus rentraient dans le bas de laine. Heureusement la mère Julie savait tirer parti de tout: son jardin lui fournissait les légumes, elle servait les paysannes en cas de nécessité, recevant en automne comme salaire pommes de terre et choux. L'hiver elle tricotait et filait, aidant même parfois à battre en grange n'ayant pas crainte de manier le long fléau de bois recourbé. Elle avait aussi le lait de leurs deux chèvres. Oui, ils vivaient heureux sous leur vieux toit, n'oubliant jamais de remercier chaque soir le Seigneur de les garder en bonne santé, d'épargner au père les accidents de la forêt. Le pauvre frappant à l'huis recevait toujours la soupe et le pain ainsi que le gîte pour la nuit à leur petite bergerie. Et pourtant, eux qui eussent désiré une nombreuse famille n'avait qu'un fils. Pourquoi ? Dieu seul le savait. Leur enfant était solide, d'un aspect agréable, plein de vie et affectueux au possible, mais hélas, il était sourd et muet de naissance, mais les parents en avaient telle habitude qu'ils comprenaient ses moindres désirs ou intentions. Au temps dont nous parlons Ambroise avait douze ans. Matin et soir il conduisait pâturer ses quelques chèvres et une cinquantaine de moutons, tous bruns sauf les trois noirs de la Charbonnière. Le père Marchand n'ayant pas osé en refuser la garde. Un matin de septembre, alors qu'il faisait paître son troupeau dans le pâturage de la "Pleine Eau", au bord du Doubs il aperçut un homme s'estompant dans le brouillard matinal tapissant encore le fond de la vallée. Il s'approchait lentement de lui. Il paraissait âgé, portait une houppelande comme les bergers, un large chapeau de feutre, des cheveux longs et gris ainsi que la barbe. Il tenait en main un long bâton. Ses yeux, son sourire, tout en lui marquait la bonté. S'approchant d'Ambroise il lui dit d'une voix douce: "Mon jeune ami, veux-tu me vendre trois de tes moutons ?" Le petit berger sourd et muet LUI DIT: je n'ai pas le droit de les vendre, ils ne sont pas à moi." - Et bien, répartit l'homme, vas en parler à ton père. Pendant ton absence je surveillerai le troupeau. Ambroise s'en fut à toutes jambes après avoir un instant hésité. Ses parents furent bien étonnés en le voyant revenir à cette heure inhabituelle et sans le troupeau. Ils le furent bien davantage en entendant leur fils parler: "Père, il y a à la Pleine Eau un vieillard qui voudrait acheter trois moutons noirs !" Ils demeuraient bouche bée, stupéfaits puis émerveillés. Leur fils entendait, parlait, pour la première fois. C'était un miracle. Le père Marchand reprenant le premier ses esprits, tandis que la mère essuyait ses larmes avec son tablier s'écria: "Retourne vite vers ce voyageur, c'est certainement un saint. Dis-lui que je lui donnerai tout ce qu'il voudra, sauf les trois moutons noirs de la Charbonnière !" Quand le petit pâtre rejoignit le personnage mystérieux il le vit avec effarement saisir une des brebis à la laine de jais et la précipiter dans les eaux profondes et rapides de la rivière, puis une deuxième et une troisième ! Celles du terrible père Guenot ! Croyant que l'homme allait continuer son massacre il se précipita pour l'en empêcher mais l'inconnu lui dit: "Ne crains rien, toutes les autres brebis sont en sécurité. Celles que j'ai jetées à l'eau sont le produit du péché. Elles appartiennent à un homme qui a abandonné la parole de Dieu. Ce que j'ai fait lui sera un avertissement, il lui sera, je l'espère, salutaire. Quand tu ramèneras ton troupeau, répète à tes parents mes paroles et comme preuve que je suis l'envoyé du Seigneur dis-leur que je t'ai rendu la parole." Là-dessus, le vieillard continua son chemin et disparut bientôt dans le brouillard. L'heure venue, Ambroise rentra son troupeau. Il ne cessait de penser aux trois moutons jetés dans le Doubs, sans nul doute noyés depuis longtemps et n'osait penser à ce qui lui arriverait lorsque le maître de la Charbonnière en aurait connaissance. Mais les trois brebis n'avaient point péri. Elles descendaient le fil de l'eau. Près de la Verrerie, le canal de dérivation amenant à la grande roue les échoua sur la rive. Elles ne furent pas long à s'ébrouer et par le sentier à regagner leur bergerie. Mais un fait extraordinaire, inouï s'était produit: leur toison noire comme le charbon était devenue blanche comme neige. Le père Marchand, vers les dix heures, comme chaque soir avant de se coucher, décrocha la lanterne à pétrole et fit le tour de la grange, des étables et de la bergerie. Il eut le souffle presque coupé en apercevant trois beaux moutons blancs couchés sur la paille recouvrant le sol. "Qu'est-ce que c'est que cette histoire, s'écria-t-il, des moutons blancs chez moi ! Ce gamin de berger aurait-il eu l'audace de les amener ici pour me faire passer pour un voleur ?" Décrochant un fouet il s'apprêtait à les chasser en jurant effroyablement mais il retint son bras prêt à frapper. Il venait d'apercevoir des lettres marquant au feu les animaux comme avaient l'habitude de le faire les propriétaires de bétail pour les grosses bêtes, mais lui, soupçonneux comme le sont surtout ceux qui ne sont pas honnêtes imprimait même sa marque aux chèvres et aux moutons. Se baissant, il reconnut avec effarement... sa propre marque. C'était donc bien les siens, nul doute. E.J.C. Eugène Guenot Charbonnière. "Il y a de la diablerie là-dessous !" pensa-t-il. Quittant précipitamment la bergerie il rentra brusquement dans la cuisine. Les enfants dormaient dans les chambres hautes, la mère Julie reprisait un vêtement. Elle leva les yeux étonnée: "Tu as l'air tout drôle, Eugène, qu'est-ce qu'il y a ? - Il y a qu'il y a de la sorcellerie dans la maison. D'ailleurs, j'ai remarqué cela depuis longtemps. Il faut qu'on se méfie. On nous veut du mal. Les pies viennent jacasser jusque devant nos fenêtres, un gros corbeau se tient la moitié du jour sur le grand tilleul. Voilà trois ans que les hirondelles ont abandonné leurs nids sous notre devant-huis et j'ai observé bien d'autres choses encore. Je te le dis, le diable est dans la maison et nos maudits voisins le sentent bien. As-tu remarqué qu'ils m'évitent comme la peste ?"
La femme soupira. Elle savait bien que son homme était un peu responsable de son isolement, mais de là à voir de la diablerie partout... La fermière tout en tirant l'aiguille observait le paysan allant et venant sans dire un mot, paraissant de plus en plus nerveux. Il reprit soudain avec brusquerie: "Je sais bien ce que tu penses, c'est encore de ma faute si on ne vient plus chez nous. Mais diras-tu aussi que c'est de ma faute si nos trois moutons noirs sont devenus plus blancs que les draps que tu suspends à la corde ?" Cette fois la Julie s'inquiéta. Eugène perdait-il l'esprit ? Mais déjà son mari reprenant la lanterne lui criait: "Viens donc, viens voir à la bergerie si je suis fou !" En apercevant les brebis et la marque de la Charbonnière, elle devint toute "chose" et ne put plus dire un mot. Rentrés à la cuisine, ils restèrent longtemps sans parler. Des ombres du passé remontaient lentement les histoires, récits et légendes de toutes sortes racontées par les parents, les grands-parents aux veillées: sorcellerie, jeteurs de sorts, revenants, avertissements de l'au-delà. Tout y passait. La crainte les saisissait autant l'un que l'autre. Finalement la femme murmura: "C'est un avertissement". Elle n'osa pas dire: "de Dieu !" mais elle le pensait. Elle songeait au mauvais caractère d'Eugène, aux bornes déplacées et surtout à la croix enlevée. Son homme fut longtemps sans parler puis il dit d'une voix sourde: "Ecoute, femme, on ne peut pas rester comme çà, je sens qu'un malheur va nous tomber sur la tête. Il faut que tu ailles trouver le vieux de la ferme des "Champois". Il te recevras bien, il ne m'a jamais trouvé au travers de son chemin. Il connait beaucoup de choses, il lit dans les étoiles, on dit même qu'à force de vivre dans la forêt il comprend le langage des bêtes. Peut-être pourra-t-il nous tranquilliser."
La Julie n'osa pas lui dire qu'elle avait peur du vieil Eloi, mais, habituée à obéir aux ordres du maître de la Charbonnière elle se contenta de soupirer et ils se retirèrent tous deux dans l'alcôve. Le lendemain matin, elle mit une jupe et un tablier propres, son châle des dimanches, noua un foulard sur ses cheveux et s'en alla dans le bois du Champois frapper à la porte de la barraque du solitaire. A son étonnement, il la reçut avec grande bienveillance et l'écouta sans l'interrompre une seule fois. Puis un long silence s'établit.
L'ancien charbonnier enlevant sa pipe qu'il serrait entre les quelques dents jaunies qui lui restaient s'en alla chercher dans un coin sombre un livre fatigué aux coins écornés. Il posa sur son nez une paire de lunettes dont un verre manquait, l'autre étant fendu. Il chercha une page et d'une voix lente et nasillarde se mit à lire: "Alors ils cherchèrent un bouc et l'ayant chargé de tous les péchés du peuple, ils le chassèrent dans le désert". Tu as bien entendu, Julie, rappelle-toi ces paroles, répète les soigneusement à l'Eugène et qu'il les médite. Dis-lui aussi que tant que les brebis garderont blanche leur toison, rien de fâcheux n'arrivera". Julie s'en revint bien pensive à la Charbonnière. Elle espérait que le père Eloi donnerait l'explication du changement de couleur des trois moutons noirs ou lui dévoilerait un secret pour lutter contre ce sortilège. Elle ne comprenait rien à cette histoire de bouc. Elle rapporta cependant fidèlement toutes les paroles du vieux charbonnier à son époux. Eugène Guenot parut surpris. Comme sa femme, il attendait autre chose du solitaire. Mais un souvenir du passé lui remonta soudain à l'esprit: l'arrière-grand-tante Anaïse, laquelle tournait les cartes à St-Ursanne racontait souvent que dans chaque ferme, dans chaque troupeau, un animal, chèvre ou mouton, était possédé d'un esprit malin. Lui-même n'avait-il pas, il y a une dizaine d'années, tué un mouton de la Réchesse qu'il disait plein de méchanceté ! Ses brebis seraient-elles ainsi ? Fallait-il les chasser ? Mais le vieux charbonnier ne l'avait pas dit, il devait seulement les observer. Tant qu'elles resteraient blanches rien de mauvais n'arriverait. Le père Guenot n'était pas un sot, il sentait confusément que beaucoup de choses dépendaient de lui.
Si les souvenirs d'un très lointain passé remontaient en lui, d'autres beaucoup plus proches le chicanaient. Son caractère acariâtre, querelleur, les bornes déplacées, les filets relevés et surtout la croix ! Ah ! Cette croix ! Elle commençait à lui peser. Chaque jour il s'en allait, avec une certaine anxiété voir les brebis et ne manquait jamais, avant de remonter à la cuisine, de jeter un regard sous l'appentis où il l'avait cachée. Deux mois s'écoulèrent, puis six, puis une année. La couleur de la laine des trois moutons ne changeait pas, mais lui avait changé. Sa femme ne le reconnaissait plus. Il cessait de crier pour un rien, de blasphémer, ne ricanait ni ne grommelait lorsqu'elle partait avec les enfants pour la messe à Epauvillers. Elle n'osait croire à son bonheur. Il recherchait la compagnie des voisins, leur prêtait ses chevaux pour franchir le gué de la Réchesse, tirer les longs bois, s'offrait pour battre en grange... Ces braves gens n'en revenaient pas. Il paya même un grand filet neuf au Sylvère, le vieux pêcheur de la Verrerie. Et la laine des brebis demeurait toujours blanche. Quelques jours avant la Toussaint, dès la nuit tombée, le maître de la Charbonnière attela la jument grise à la schlitte, s'en alla vers la petite remise et se dirigea vers les parages du Champois. Il mit plusieurs heures pour ériger solidement la croix sur son ancien emplacement puis rentra à la ferme. Maintenant les flotteurs de bois pouvaient à nouveau franchir les rapides sans crainte. Pour la première fois depuis des années, Eugène Guenot s'endormit tranquille et même heureux. Dès ce jour la paix régna dans la maison. Le maître de la Charbonnière vécut encore de nombreuses années, estimé de tous et quand il mourut, les gens de Chervillers et de toutes les fermes des alentours le regrettèrent sincèrement. Quant aux trois brebis qu'il n'avait jamais voulu vendre, je ne sais quand elles gagnèrent le paradis des animaux, mais ce dont on peut être sûr, c'est qu'elles y entrèrent avec leur belle fourrure blanche.
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