Contes et légendes,
Folklore
LE JOUEUR DE CONTREBASSE OU L'OEIL DU DIABLE
Nouvelle jurassienne (inédite) par Denys Surdez
Les dernières trilles de la clarinette embouchée par le petit Pierre se perdaient dans la fumée
des pipes et des cigares, rendant encore plus faible l'éclairage fumeux des lampes à pétrole
dans la salle basse du café de l'Ours à Epiquerez.
Le ronronnement cadencé de la contrebasse du long Léon s'était aussi apaisé. Une odeur de
transpiration, de parfum bon marché, de gros rouge et d'écurie s'infiltrait partout.
Les derniers couples de danseurs regagnaient les tables et les bancs de sapin. Les hommes,
ayant tombé la veste de mi-laine, dégrafé le col de chemise, posaient un regard égrillard
sur les danseuses dont le corsage se soulevait encore au rythme de la dernière polka. Ces
dames s'épongeaient le visage avec leurs grands mouchoirs brodés des jours de fête.
On célébrait comme d'habitude, en cette année 1898, la St-Martin, marquant ainsi la fin des
travaux des champs avant de reprendre ceux de l'hiver.
Pendant deux jours on avait festoyé à la maison dans la vaste cuisine au sol revêtu de dalles
nacrées. La soupe à la viande, le boudin à la crème, les atriaux, la gelée de ménage, la
choucroute garnie, les rôtis, les gâteaux, enfin, le menu traditionnel de la St-Martin. On
buvait le vin de France passé en contrebande tiré au tonneau, du blanc de Neuchâtel et on
dégustait les petits verres de pommes et de poires sauvages, d'alise ou de sorbe.
Tout était à discrétion.
L'heure de fourrager ou de traire venue, on abandonnait la table pour la retrouver deux
heures plus tard et l'on festoyait à nouveau jusque tard dans la nuit.
On parlait des travaux des champs, des coupes de bois à faire, des prix, du bétail, du
temps. On se transmettait les nouvelles colportées de village à fermes, on riait des grasses
plaisanteries jetées de temps à autre par les hommes dans les conversations faisant rougir
les femmes qui s'exclamaient: "Taisez-vous ! polissons !" tout en souhaitant ardemment qu'ils
continuent, émoustillées...
Le dimanche, après-vêpres, la danse prenait le pas sur la mangeaille. On accourait au bal de
tous les hauts du Clos du Doubs. Les fermiers français voisins se mêlaient aussi à
leurs amis suisses; les hommes n'ayant point d'attirance pour la danse, les vieux garçons
surtout, se rendaient sur le jeu de quilles où se jouait une "répartition", mais, le soir
venu, tous se retrouvaient attablés autour de la salle de danse.
Le père Piquerez, maire et aubergiste s'entretenait avec le vieux curé d'Epauvillers tout
en surveillant ses trois filles allant et venant de la cuisine à la cave, et de la cave à
la salle de débit. L'abbé Chalet avait retourné son verre, il était passé minuit et
l'abstinence était encore de rigueur à cette époque. Monsieur le maire cherchait à deviner
quels soupirants avaient la faveur d'Antoinette, Philomène et Eulalie. Pourvu qu'elles ne
s'amourachent pas d'un de ces Français au beau parler mais au gousset vide alors qu'au
Bambois, à la Charmillotte, Soubey ou Epauvillers, de braves garçons ayant gros fumier et
bonnes terres ne demandaient qu'à leur faire la cour.
Quant au curé il regardait avec quelqu'inquiétude les couples quittant la salle
enfumée et disparaissant dans une obscurité complice. Il aurait bien du mal à
remettre en état de grâce pour la fête de la Nativité les consciences chargées
des péchés de la St-Martin et à extirper l'ivraie semée...
Le P'tit Pierre et le long Séverin, après s'être copieusement restaurés, deux
beaux écus d'argent en poche s'en allèrent dormir sur la paille, dans la tiédeur
de l'étable.
Le jour levé, l'estomac bien garni d'une soupe à l'oignon offerte par l'Eulalie,
ils prirent le chemin pierreux qui, par les "Marnières" et Montpalais relie
Epiquerez à Ocourt.
Le p'tit Pierre n'avait pas cinq coudées de taille, maigre comme une belette mais
malin comme une fouine. Sa blouse en grosse toile bleue écrue paraissait trop grosse
pour lui, une courte moustache grisonnait sous un long nez busqué paraissant, lorsqu'il
soufflait dans sa clarinette s'y reposer et aspirer de temps à autre quelques lambeaux
de mélodies.
Il était d'un naturel gai et lorsqu'il promenait ses yeux gris et malicieux sur les
couples de danseurs tout en frappant du pied les planches des grosses caisses où ils
étaient juchés pour jouer, il communiquait son entrain aux hommes et aux femmes qu'il
faisait tournoyer.
Le long Séverin avec son mètre nonante semblait l'écraser de sa hauteur, d'autant plus
que le P'tit Pierre égrenait sa musique assis sur un tabouret, tandis que lui, la
contrebasse calée contre la cuisse, se tenait droit comme un jonc, la tête frôlant le
plafond bas. D'un caractère renfermé, on ne le voyait jamais sourire. Il ne sortait de
ses lèvres que les mots indispensables.
Avec sa grosse barbe, noire comme celle d'un charbonnier, sa moustache à l'impériale, il
avait pourtant fière allure. Comme il n'incitait pas à la conversation et qu'il n'était
pas du pays comme le P'tit Pierre, on le tenait à l'écart, nul ne recherchait sa compagnie.
Il était pourtant bon musicien, possédant le sens de la mesure comme pas un, mettant en
valeur on ne peut mieux par une cadence endiablée la musique du clarinettiste.
Ses gros doigts longs et nerveux se posaient bien là où il fallait et le meilleur critique
de danse populaire aurait décerné la palme aux deux compères.
On ne s'y trompait d'ailleurs pas dans le pays. Ils ne savaient où donner de la tête pour
satisfaire chacun: fêtes de villages, noces ou autres circonstances ils s'en allaient partout,
en Ajoie, dans les Franches-Montagnes ou la Vallée, parfois même en terre française
jusqu'à Vaufrey ou St-Hippolyte.
Bien que le caractère et le physique en tous points dissemblables n'eussent point dû
les rapprocher, ils s'entendaient à merveille et étaient inséparables.
Le P'tit Pierre était du pays, plus exactement du hameau de Monturban, planté au milieu
du trèfle à quatre que dessinent ses champs et ses prairies. Plateau légèrement incliné
dominant d'une centaine de mètres le grand coude du Doubs où dort le village d'Ocourt,
et un peu en aval la modeste église de La Motte ceint de son lieu de repos noyé à chaque
crue par les eaux du Doubs.
Nul ne savait d'où venait le long Séverin, des hauts ? Des bas ? De la Vallée ou de la
plaine ? Son accent n'était de nulle part. Il était très secret et ne s'ouvrait, oh !
si peu ! qu'au P'tit Pierre. Célibataire, bien loin d'être un simplet comme les mauvaises
langues le colportaient, il était fort intelligent et aussi très habile de ses mains.
Il tressait à la perfection les paniers, les corbeilles, les vans, les ruches de paille.
Nul ne l'égalait dans la fabrication des liens pour les gerbes ou l'attache du bétail, les
pièges pour les braconniers et j'en passe.
Il découpait les cochons mieux qu'un boucher. Sa salaison surtout était réputée. Il
utilisait, outre le sel, le cumin, les grains de genièvre des plantes aromatiques qu'il se
procurait on ne sait où ce qui n'était pas dans les usages du pays.
Il en était de même pour la préparation de la truite et du brochet, des oies et des
coquelets au vin rouge.
Il en donna seulement la recette à la Victorine, la servante du curé de La Motte qu'il
avait prise en grande amitié, mais seulement après qu'elle eut juré sur une croix qu'elle
ne dévoilerait jamais ses préparations secrètes. Il ne fallait donc pas s'étonner si
Monseigneur l'évêque, lors de la Confirmation délaissait diplomatiquement la table de
monsieur le doyen de St-Ursanne pour déguster au presbytère de la petite paroisse
frontalière les spécialités de la Victorine, accompagnées d'un "Gewürztraminer" ou d'un
rosé d'Arbois mis au frais dans la fontaine, d'un Corton ou d'un Chambertin prenant depuis
plusieurs jours la bonne température dans la salle à manger. Après la tourte aux noix et
le café, un petit verre d'alise ou de damascine préparait une bonne sieste à Monseigneur.
Et c'était le taciturne Séverin qui fournissait quasi tout à un prix plus que modeste car
tout était franc de taxe, de douane, de droits quelconques.
Il connaissait si bien, trop bien ce qui touche à la cuisine, à la bonne chère, aux vins de
France qu'une puce se mit à l'oreille du P'tit Pierre. Il pensait à tout cela en dévalant
avec son compagnon les lacets qui, de Montpalais par la Roche Palouse débouchaient à
l'entrée même du pont franchissant le Doubs.
Il invita son joueur de contrebasse chez lui pour partager le repas de midi, avec l'arrière
pensée de lui soutirer quelques renseignements sur son passé. Mais le Séverin déclina son
offre et rentra chez lui, près de Bellefontaine où il gîtait pour le moment, car il décampait
souvent au gré de ses fantaisies.
Il habitait une ancienne loge à bétail à quelques pas des sources jaillissant,
fraîches et abondantes en toutes saisons à l'endroit même où le Prince-Evêque
de Porrentruy fit construire les forges qu'il appela naturellement de
"Belles-Fontaines"
Il l'avait aménagé avec soin, mais l'odeur tenace du bétail et du fumier persistait
encore. Il cuisinait sur un petit fourneau de fonte de Lucelle, buvant le lait de
sa chèvre, mangeant le poisson qu'il ramassait dans des nasses d'osier et de
coudrier qu'il savait fort bien tresser, les lièvres pris dans ses lacets, les
oiseaux pris aux filets. Pour le reste il s'approvisionnait en France ou à
St-Ursanne.
Il rendait service à chacun et on recourait souvent à lui. Mais, à part le P'tit
Pierre, il ne se liait avec personne. Les commères les plus habiles n'arrivaient
point, si peu soit-il, à lever le voile sur son passé.
Il plaisait aux femmes. C'était un bel homme dans la quarantaine mais il ne semblait
s'intéresser à aucune fille.
L'attirance qu'il exerçait était mêlée d'une vague crainte. On espérait en même temps le
rencontrer et l'éviter. On mettait en garde les enfants ! Les enfants ! Et pourtant si
l'on avait su...
Le long Saturnin s'en allait tranquillement le long du Doubs. Il regardait s'élever
brusquement d'une petite plage de sable un héron apeuré ou, dans un grand bruit d'eau
agitée un couple de cols-verts attardé en ce début de novembre.
Il percevait le plongeon d'une loutre, écoutait le cri strident du martin-pêcheur. Il
s'attardait à regarder les "hoche-queue" se posant sur les pierres moussues émergeant
de l'eau.
Le P'tit Pierre, d'un pas alerte avait regagné sa coquette maisonnette de pierre au toit
de bardeaux. Elle était accrochée à la montagne près du ruisseau dévalant la côte
abrupte de Sacey, offrant au soleil, tout au haut du village d'Ocourt ses façades
blanchies à la chaux, grignotées chaque année un peu plus par les poiriers en
espalier et une vigne grimpante.
C'est là qu'il vivait avec l'Eudoxie, sa femme. Il poussa la porte. Une bonne odeur de
soupe aux choux et au lard lui chatouilla agréablement les narines. Le couvert était mis,
la cruche de vin plantée au milieu de la table.
La maîtresse de maison épluchait des carottes; "C'est toi, Pierrelet ? Ferme vite la
porte ! Le vent de Maîche souffle ! Tu n'amènes pas le Séverin ? J'avais pourtant "fait"
pour trois !"
L'Eudoxie était aussi grande que son époux était court, une solide servante de ferme
qu'il avait dénichée aux "Montagnes de Glères" à une demi-lieue de là, de l'autre côté
de la frontière, un jour de chasse au renard. Elle l'avait suivi sans trop de peine et,
ma fois, leur union avait été heureuse quoique sans enfant.
Elle travaillait beaucoup, parlait peu, économe, ne perdant pas son temps avec les
commères du village.
Le joyeux P'tit Pierre lui laissait la bride sur le cou car il la voyait toujours active
comme une abeille, tenant propre la maisonnette, cultivant le jardin, soignant la
vache, pétrissant le pain, battant la crème dans la "baratte", cousant, filant la
laine...
Il avait plaisir, chaque fois qu'il rentrait, après avoir rangé sa clarinette avec le
plus grand soin, de lui remettre ce qu'il avait gagné avec ses marches, valses,
polkas ou autres mazurkas.
L'Eudoxie retirait alors de derrière les draps bien pliés dans une armoire
la "patiche", vessie de porc séchée, où elle serrait leurs écus. Tout en
délaçant le cordonnet de fermeture elle répétait: "C'est bien, Pierrelet,
c'est bien ! Maintenant, assieds-toi et mange !" Et elle glissait
religieusement les pièces d'argent dans la vessie.
Tout en mangeant, le P'tit Pierre racontait ce qu'il avait vu et entendu,
se moquant de ceci, s'attendrissant de cela, philosophant parfois car il
était très observateur aimant à émailler son récit de sentences ou de
proverbes.
Sa femme le laissait causer, emmagasinait tout quoique paraissant n'écouter
que d'une oreille distraite: fréquentations, mariages, deuils, naissances,
maladies ainsi que la plupart des bruits, vrais ou faux répandus dans la
contrée.
Elle était d'un naturel plutôt calme, ne s'énervant que rarement. Son homme
était gai, mais elle assez froide, ne manifestant guère ses sentiments, presque
trop tranquille. Intelligente, avenante, la bonté même, heureuse d'être sortie
de son état de servante. Il lui manquait cependant l'essentiel pour être
pleinement heureuse: un enfant !
Elle l'avait espéré, attendu, cet enfant. En avait-elle fait brûler des cierges !
A leur modeste église de La Motte, au bon saint Ursanne, à Notre-Dame de la
Pierre, à la Vierge noire d'Einsiedeln même où son mari l'avait emmené quelque
dix ans auparavant. Mais tout avait été vain.
Le P'tit Pierre la chicanait parfois. Il lui disait avoir lu dans la Bible que
la femme d'Abraham avait reçu un fils à quatre-vingt-dix ans et la cousine de
Marie, Elisabeth également dans la vieillesse. Comme elle avait à peine quarante
ans, il ne fallait donc pas perdre tout espoir. Mais l'Eudoxie n'appréciait pas
ces déclarations devenant encore plus sombre en l'écoutant.
Le dimanche suivant la St-Martin, il y eut à nouveau danse partout. C'est le
retour de la fête, le "rvirat" en patois du pays. Puis ce fut le calme jusqu'à la
Saint-Sylvestre, le trente-et-un décembre.
Nos deux musiciens étant retenus pour conduire le bal à l'Ours à St-Ursanne.
Comme d'habitude, le samedi soir, Séverin chargea sa contrebasse sur le dos et
s'en alla retrouver le P'tit Pierre. Ils devaient mettre au point quelques
danses nouvelles.
Après avoir répété leurs morceaux ils s'attablèrent pour manger une saucisse
et du pain que la ménagère avait sorti du four le matin même. L'Eudoxie leur
apporta une bouteille d'Arbois en leur disant: "Voilà, vous l'avez bien méritée
cette année !"
Le grand Séverin parut surpris et dit à son hôtesse: "Mais, Eudoxie, tu sais
bien que je ne bois jamais de vin ! Et il ajouta en aparté, sourdement: "Et
surtout pas du vin d'Arbois !"
La femme avait entendu, le maître de céans aussi. Il s'étonna: "Mais pourquoi
pas le vin d'Arbois ? - Pardieu, enchaîna la ménagère, parce qu'il vient de là
et que cela lui rappelle peut-être des souvenirs qu'il préfère oublier !"
Le Séverin était devenu tout pâle. Il se leva brusquement: "Qui t'a raconté cela,
Eudoxie ? Personne ne sait d'où je viens. Moi-même je l'ai oublié. - Ne te mets
pas en peine. Il fallait bien que je le dise une fois. Mais ton secret sera bien
gardé. Tu vois, je n'ai même jamais rien dit à mon homme.
Mais sache, qu'à seize ans, élevée comme toi par l'Assistance publique, j'ai été
placée comme servante chez maître Mauvais le notaire, alors que tu travaillais
chez le boucher de la place des Tilleuls. Je sais aussi que tu as toujours été un
brave et honnête garçon. Je n'étais pas la seule, crois-moi, à penser ainsi.
Le long Séverin se rassit. Une vive émotion colorait son visage. "Alors, reprit-il,
tu crois aussi que c'était un accident ? - Oui, tu n'y étais pour rien. La petite
Françoise avait un grave défaut au coeur. Il a lâché. Elle n'aurait jamais du
courir. Mais aussi, pourquoi as-tu ainsi quitté le pays brusquement, sans dire mot
ni avertir ton patron ? C'est cela qui a fait jaser les mauvaises langues ! -
Puisque tu te rappelles tant de choses, Eudoxie, tu dois aussi savoir qu'elle était
sans père. Elle avait une grande attirance pour moi et m'attendait tous les jours
pour jouer et causer. Je l'aimais tant que je voulais épouser Catherine, sa mère,
bien qu'elle fut pauvre, point trop jolie et quatre ans plus âgée que moi.
Le jour de la mort de Françoise, j'avais un peu trop fêté avec les conscrits du
quartier qui m'avaient entraîné avec eux. Je ne supporte pas l'alcool, il me rend
triste, j'ai de sombres pensées, je vois tout en noir.
En apprenant la chose, je devins comme fou. J'imaginai qu'on pourrait me rendre
responsable et je suis parti. J'étais un de ceux de l'Assistance publique et on les
croit capable de tout."
"Cela est tout de même un peu étrange, pensa-t-elle... N'en parlons plus. Ce qui est
fauché est bas, s'écria le P'tit Pierre. Je comprends maintenant pourquoi tu ne veux
pas toucher une goutte d'alcool, tu as bien raison. Reviens manger la soupe chez nous
quand nous reviendrons de St-Ursanne. Tu seras toujours le bienvenu.
Séverin s'en retourna vers Bellefontaine presque heureux. Il se sentait comme délivré
d'un grand poids. Pourquoi avait-il agi d'une façon aussi inconsidérée ? Il aurait du
rester chez le père Gressly, c'était un bon patron et la profession de boucher bien
rentable. Comme le P'tit Pierre il aurait pu se marier et avoir des enfants. Il les
aimait tant, lui qui n'avait jamais été aimé. Son esprit se replongea dans le passé.
Il se revit, le soir après le travail, assis sur un banc de la place des
Tilleuls, le long des remparts ou sur les escaliers de l'église. Il regardait
les enfants jouer à la marelle, sauter à la corde, rire, crier, courir...
Comme il aurait voulu leur parler, en prendre un dans ses bras, les consoler
lorsqu'ils pleuraient ou s'étaient fait quelque mal, pousser leur balançoire...
Mais les enfants l'évitaient.
Seule, une petite Françoise, sans papa comme lui, mais qui avait tout de même
une maman, pauvre fille descendue de Salins où elle était servante chez un
bourgeois qui l'avait engrossée puis jetée à la rue, seule cette fillette
l'avait pris en amitié.
Elle était mignonne comme tout avec ses grands yeux noirs, de longs cheveux
foncés retenus par un bout de ruban. A six ans elle avait déjà un air
réservé, comme une petite jeune fille bien élevée. Elle tenait en grande
amitié Séverin. Elle accourait auprès de lui dès qu'il était possible. Il
fabriquait de petits jouets en bois, s'amusait avec elle, lui racontait
des histoires...
Un jour il lui offrit une poupée qu'il avait confectionnée avec des débris d'étoffe.
Elle en eut tant de plaisir qu'elle lui dit: "Tu es si gentil ! Ne voudrais-tu pas être
mon papa ? - Oh ! Si ! Je serais heureux d'être ton papa. Mais ta maman ne
voudrait sûrement pas ! - Et bien, je veux tout de suite le lui demander.
Attends-moi ici !"
Avant qu'il aie pu esquisser un geste ou lui répondre elle s'était mise à courir
aussi vite qu'elle pouvait. Mais à peine avait-elle parcouru une vingtaine de mètres
qu'elle s'effondrait sur les pavés. Il s'était naturellement précipité pour la
relever croyant qu'elle avait buté sur une pierre. Mais l'enfant ne bougeait plus.
Il avait crié plusieurs fois: "Françoise ! Françoise !" Mais elle ne répondait plus.
Son visage devenait de plus en plus pâle.
Il entendit une voix crier: "Il voulait lui faire du mal. Je l'ai bien vu. Alors la petite
s'est sauvée." Il lui sembla que tout tournait autour de lui. Une peur terrible
s'emparait de lui. Sans plus réfléchir il s'était sauvé...
Il revivait tout cela, Séverin, en rentrant chez lui. Il ne s'inquiétait plus, comme
d'habitude, de scruter le paysage et d'y chercher les traces d'un gibier. Il croisa des
pêcheurs, des gens du pays, sans presque les voir, répondant à peine à leur salut.
Il se sentait plein de gratitude envers l'Eudoxie. Pour la première fois une sorte de joie,
de paix surtout le gagnait. Le boulet qu'il traînait depuis quinze ans le lâchait enfin...
Le samedi suivant, les deux musiciens descendaient la rive droite du Doubs pour gagner
St-Ursanne car il y avait bal le soir et le dimanche dès la fin des Vêpres jusque
"vers les quatre" du matin.
Le P'tit Pierre ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé. Il avait sans doute reçu
stricte consigne de l'Eudoxie, mais observa avec satisfaction que son compagnon
chantonnait parfois des airs qu'il ne connaissait pas et qu'un imperceptible sourire
lui remontait les moustaches de temps à autre.
Chose plus extraordinaire, il avait supprimé sa belle barbe noire et paraissait de dix
ans plus jeune. Devant le regard surpris et interrogateur de son compagnon, il lui dit,
d'un air presque jovial: "Je ferai moins peur aux enfants !"
Novembre s'écoula. Les bois de feuillus s'étaient déshabillés. Les blaireaux avaient
regagné leurs tanières pour le grand repos hivernal, les renards se rapprochaient des
lieux habités. Les corneilles s'abattaient en nombre sur les champs "purinés", depuis
une semaine les belettes avaient mis leur fourrure blanche. Les souris, quittant vergers
et jardins, s'infiltraient dans les maisons.
Le vent, après avoir soufflé longuement et en rafales s'apaisa brusquement. Le deux
décembre, en se réveillant, le P'tit Pierre descendu à la cuisine pour ranimer le feu,
essuya la buée ternissant une vitre et s'aperçut qu'il neigeait. Elle tombait dans le
silence et la pénombre de l'aube, lentement mais sans arrêt, à gros flocons.
C'était bien vite.
D'abord, les hauts du Clos du Doubs et du Mont-Terri blanchissaient, puis, lentement,
les Montagnes de Glères et Monturban à mi-côte; vers la mi-janvier seulement la
neige gagnait lentement les rives du Doubs pour un mois, rarement deux.
Mais cet hiver là fut rude. Heureusement que bois ne manquait pas dans la
maisonnette. La petite remise du verger était remplie de bons fagots de hêtre
et de "ramilles" de sapin rouge.
Comme il n'avait rien à faire vu ce temps, le P'tit Pierre, sa clarinette bien
protégée sous le bras, s'en alla retrouver Séverin à Bellefontaine. Ils devaient
jouer à la Mi-Carême à Vaufrey, le bourg sis au bord du Doubs près des ruines du
château de Montjoie.
A sa grande surprise, il trouva son camarade occupé à la fabrication de saucisses.
"Je crois que je n'ai rien oublié de mon ancien métier. Je voudrais que l'Eudoxie les
suspende à la voûte de sa cuisine. C'est une petite attention qui lui fera sûrement
plaisir. Tu as une bonne femme, Pierre, vois-tu ! - Cà, on ne peut rien dire contre
elle, c'est vrai. C'est seulement dommage qu'elle n'aie pu me donner un enfant. - Oui,
je connais votre chagrin. Mais on ne peut tout avoir. - Et toi, ne veux-tu donc jamais
prendre jeune fille à ton pied ? - Il se peut que je n'aie pas dit mon dernier mot. Mais
assez parlé. Au travail !"
Il s'en alla quérir sa contrebasse, l'accorda soigneusement. Jusque vers la mi-nuit
s'envolèrent de la "loge" les mélodies les plus diverses, le râclement de l'archet sur
les grosses cordes et les sons criards de la clarinettte s'étouffant dans le brouillard
glacé noyant peu à peu les saules et les rives du Doubs.
Quelques jours avant la Chandeleur le froid devint si vif que la rivière gela au grand
coude en aval du village ce qui ne s'était pas vu depuis moultes années.
Les corbeaux tombaient des arbres, on ramassait les merles par dizaines au long des
haies. Parfois même on entendait des détonations sourdes venant des bois, la sève gelée
faisant éclater l'écorce des arbres.
On se serrait autour de l'âtre ou du fourneau à banc. Le soir, on glissait dans les
lits les petits sacs remplis de noyaux de cerises ou la grosse pierre lisse réchauffée
dans la "cavette" du fourneau en "catelles" de la chambre de ménage.
Le matin du 3 février, jour de la Ste-Agathe, le vent portant de France, on entendit
soudain la cloche des femmes sonnant le glas à l'église de La Motte. On l'ouïssait
nettement d'Ocourt, ce qui présageait un changement de temps. La bise avait cessé
et le vent tournait à l'ouest. Le brouillard s'était dissipé et la lune, à son
premier quartier, était encore visible, effleurant les hauts vers la ferme
du "Bail".
L'Eudoxie envoya son Pierrelet aux nouvelles. Il rentra peu après, annonçant que
c'était la Joséphine de Monturban qui était morte.
Elle était veuve depuis la fin juillet de l'an d'avant, son homme ayant été tué
en glissant des "billes" dans la grande coupe du "Tremblot" au-dessus de
Bremoncourt, la laissant veuve, sans argent, mais dans l'attente d'un enfant.
Cet enfant était venu, le 27 mars, jour de la St-Jean, l'enfant du froid et du
malheur car la naissance de la petite Marie coûta la vie à sa mère. La
"bonne-femme" devant l'assister était malade et, ne pouvant payer le docteur,
nul ne l'appela et elle s'en alla, le coeur en grande affliction sans doute
de laisser seule au monde son enfant.
Il pensait à tout cela, le P'tit Pierre et sa femme aussi, sans doute car, jusqu'à
midi elle ne dit mot, allant et venant dans la maison, pensive.
Vers les trois heures de l'après-midi elle mit un fichu noir sur ses cheveux, le
noua sous le menton, s'enveloppa d'un châle gris à longues franges, prit derrière
la porte de la cuisine le grand parapluie bleu nuit, car il commençait à pleuvoir
et s'écria: "Pierrelet, garde la maison, je m'en vais prier à Monturban !" C'était
la coutume d'aller se recueillir chez les défunts.
L'après-midi s'écoula. Le vent s'était mis à souffler en rafales, le vent de la
Chandeleur qui dévore la neige. La nuit tombait et l'Eudoxie n'était pas encore
rentrée. Le P'tit Pierre avait allumé la lampe à pétrole, remonté la mèche,
ranimé le feu et décrochait la seille à traire quand la porte s'ouvrit.
"Ah! Te voilà, femme ! - s'exclama-t-il. - Oui, nous voilà ! - répondit-elle. Ce
"nous" étonna l'homme qui s'efforça de voir qui accompagnait l'Eudoxie, mais il
ne vit personne en refermant la porte.
"Pourquoi dis-tu "nous" alors que tu es seule ? - Parce que nous sommes deux.
Regarde ce que le Bon Dieu nous donne !" Déposant une sorte de paquet de linge sur
la table, elle l'entrouvrit et présenta au P'tit Pierre abasourdi une enfantelet
endormi.
"C'est l'enfant de Joséphine. Si tu le veux, ce sera le nôtre. J'ai passé chez le
maire. Il est d'accord et arrangera les choses. Il dit qu'on est des gens honnêtes,
de confiance, que la petite Marie sera bien chez nous et qu'ainsi cela ne coûtera
rien à la commune".
Devant l'air ahuri de son Pierrelet elle s'écria: "Mais, c'est vrai ce que je te dis !
Tu n'es pas d'accord ? Cela ne t'empêchera pas de jouer de la clarinette !"
Mais l'homme ne pensait guère à sa clarinette. Depuis le matin il ne pouvait
s'ôter de la tête l'enfant de la Joséphine. Peu à peu, une idée s'ancrait
dans son cerveau. Ah ! Si sa femme voulait ! Il irait chercher la petite et
l'emmènerait chez eux. Ils n'étaient pas riches mais pauvres, ils ne
l'étaient pas non plus. Ils avaient en suffisance pour élever le poupon.
A quoi cela servirait-il de serrer les écus dans la vessie de porc ? Pour qui ?
Quel bonheur entrerait dans la maison avec cette enfant !
Le maître de la Joséphine ne la garderait pas, il était trop sur ses sous. Ce
serait l'orphelinat pour la fillette, alors que dans leur petite maison elle
serait si heureuse... C'était à tout cela qu'il pensait. Il n'y avait pas lieu
de s'étonner s'il ne répondait pas. L'Eudoxie avait eu la même réaction et les
mêmes intentions que lui mais, en femme qui sait ce qu'elle veut, elle avait
pris les devants. C'était vraiment signe que le Bon Dieu le voulait ainsi.
"Alors, Pierrelet, tu as avalé ta langue ? Réponds ! Tu n'es pas d'accord ?" -
Il répondit d'une voix émue et grave, ce qui n'était guère dans ses habitudes:
"Eudoxie, je suis plus que d'accord avec toi, je n'ai jamais été aussi heureux
qu'en ce moment de toute ma vie. Si tu étais restée à la maison cette
après-midi, c'est moi qui serais allé chercher l'enfant !"
* * *
Cinq années s'étaient écoulées. Avec Marie le soleil était entré dans la maison.
Il leur semblait qu'ils n'avaient pas vécu jusque là. La fillette grandissait en
beauté, en gentillesse, allant et venant partout, grimpant dans les chambres hautes,
suivant le P'tit Pierre à l'écurie, l'Eudoxie au lavoir, au ruisseau, au jardin, au
verger...
Elle s'essayait à escalader un vieux poirier à moitié couché par l'âge et le vent,
à la grande peur de ses parents adoptifs.
L'esprit vif, déjà un peu volontaire - comment s'en étonner - elle manifestait à
tout moment l'affection qu'elle leur portait.
Elle rendait à l'Eudoxie de menus services, essuyant la petite vaisselle, nettoyant
la table, portant les reliefs du repas aux canards et la graine aux poules. Joyeuse
comme le Pierrelet elle chantait déjà de petites chansons: Rondin picotin, il était
une bergère...
Ce n'était pas l'Eudoxie qui lui apprenait ces airs enfantins. Elle avait certes
bien des qualités, mais elle ne savait pas, oh, pas du tout chanter. Ce n'était pas
non plus le P'tit Pierre. Ah ! S'il s'était agi de musique de danse, de valse, de
polka ou de mazurka il eut été un excellent maître. Hélas, il ne connaissait guère
que des chansons à boire ou des chansons d'amour parfois un peu lestes... Ce
n'était point là rondes pour enfants.
Et pourtant, ce qu'elle chantait, quelqu'un le lui avait appris. C'était son grand
ami Séverin.
Depuis que la petite Marie avait été accueillie sous le toit de son camarade il ne se
passait pas un jour sans qu'on le vit chez l'Eudoxie. Auparavant, on ne le voyait que
rarement.
Il adorait la fillette. Il la prenait sur ses épaules et faisait de petites promenades
le long du Doubs. Parfois il grimpait jusqu'à la "Sellate à coucou" et lui en racontait
la légende.
Il lui rapportait en saison des fraises enfilées dans une tige de longue graminée ou
dans de jolies petites corbeilles de saule des framboises, des mûres. Il lui garnissait
ses petites poches de noisettes, de faînes ou de noix. Une fois même, il lui dénicha
un pain de miel d'abeilles sauvages.
Il apprenait à l'enfant comment faire sortir de son trou un grillon en le chatouillant
avec une herbe. Quand l'insecte était capturé il l'enfermait dans une petite cage tressée
au moyen de longues tiges de plantain.
Il apportait aussi à la petite Marie des chardonnerets, pris grâce à son "rappeleur",
des hérissons, des lézards verts... Un soir il lui fit même cadeau d'un mignon renardeau,
mais il fallut le rendre à la liberté car il refusait toute nourriture.
Du matin au soir il s'ingéniait à fabriquer un nouveau jouet. Parfois, c'était un petit
moulin ou un martinet actionné par l'eau du ruisseau tout proche, une trompette d'écorce
de sapin blanc, un sifflet de merisier, que sais-je encore...
On peut alors imaginer l'attachement et l'affection que lui porta Marie. C'était son
"Tonton Séverin par-ci, Séverin par-là. Car elle l'appelait "Tonton".
Mais, ce qu'elle préférait encore entre tout, c'était les histoires qu'il lui contait.
Séverin, était un conteur né. Lorsqu'il évoquait un personnage, un animal, quand il
mimait une scène, l'enfant se trouvait vraiment transporté dans un monde
merveilleux, enchanteur...
Certes, son papa adoptif lui narrait aussi des récits du pays, mais ces histoires de
loups, de sorcières, de revenants, lui faisaient peur.
Les après-midi d'hiver, quand le froid attirait les renards tout près du village, quand
le Doubs fumait et que la nuit tombait vers les quatre heures, la petite s'asseyait
près du feu sur son petit tabouret et demandait avec des yeux suppliants: "Séverin,
dis, raconte-moi une histoire !"
C'était alors un défilé de fées, de nains, de bons génies, de princesses aux atours d'or
et d'argent, de princes épousant des bergères. Les arbres et les fleurs parlaient. Les
loups n'étaient pas méchants, les renards ne croquaient les poules que lorsqu'ils
allaient mourir de faim.
Il y avait des poissons avec les couleurs de l'arc-en-ciel. Les champs et les
pâturages étaient toujours fleuris et parfumés. Des oiseaux de toutes tailles chantaient
merveilleusement. Il n'y avait que les pauvres hiboux et les chouettes hululant
tristement, mais la nuit était toujours belle, le ciel sans nuage et la lune répandait
sa lumière sur la nature endormie.
Et du soleil, toujours du soleil, toujours chaud, toujours de la lumière !
Comment ne pas aimer Séverin ! ...
L'amitié que portait Marie à son "Tonton" n'était guère pour plaire à l'Eudoxie.
Depuis plusieurs mois déjà son caractère normalement taciturne s'était assombri.
Le vilain serpent de la jalousie se glissait insidieusement en elle. Il lui
sifflait sans cesse: "Elle aime mieux Séverin que vous. Un jour, il partira et
emmènera l'enfant avec lui". Elle essayait de lutter, car elle savait que ce
n'était pas vrai, mais en vain.
Un soir de mars, la veille des Rameaux, vers les onze heures du soir, ne pouvant
dormir, tourmentée, elle interrompit les ronflements de son homme reposant à
ses côtés dans le grand lit de cerisier.
Celui-ci, plongé dans son premier sommeil se leva à demi en s'écriant: "Non ! c'est
assez, c'était la dernière danse, je vous l'ai dit et répété !" Le pauvre rêvait
sans doute qu'il enlevait l'anche de sa clarinette après le bal.
L'Eudoxie attendit qu'il eut retrouvé ses esprits pour lui dire: "Ecoute-moi bien,
Pierrelet, j'ai bien réfléchi. Ne crois-tu pas que le Séverin cherche à nous voler
Marie ? - Je n'en sais rien, lui répondit-il - car chez lui aussi le mauvais poison
de la jalousie s'était infiltré - je n'en sais rien, mais ce que je constate, c'est
qu'elle est folle de lui et que nous passons en second ! - Folle, tu l'as dit,
c'est le juste mot et ce n'est pas normal. Il y a longtemps que j'y pense. Il l'a
sûrement envoûtée. - Tu as peut-être raison. Si on faisait venir un capucin ?
Notre curé en engage toujours un pour les confessions de Pâques ! - Non ! Il ne
faut pas se mettre à la langue des gens. Ce qu'il faut, c'est que le Séverin ne
vienne plus ici, chez nous. - Mais, Eudoxie, c'est impossible ! Tu ne peux faire
cela ! Il aura une peine immense, ce n'est pas sûr qu'il aie des "idées" sur la
petite, comme nous le pensons. D'autre part il risque de se fâcher tout rouge et
ne voudra plus jouer avec moi. L'argent que nous gagnons nous est bien utile ! -
Dis-lui que maintenant les gens préfèrent l'accordéon à la contrebasse !
Pourquoi ne pourrais-tu pas "faire" tes bals avec le Sosthène des Moulins du
Doubs ? Il joue fort bien. - Oui ! Oui ! Mais aucun musicien ne vaudra jamais
le Séverin. - Tu ne sais pas ce que tu veux. Je décide pour nous deux et je
prends tout ce qui arrivera sur mon dos. Quant à toi, tu lui diras ce qu'il
en est. Un de ces quatre matins, tu verras, il disparaîtra on ne sait où,
peut-être avec Marie.
D'ailleurs on ne le connaît pas vraiment et ce qui s'est passé avec la petite
Françoise est tout de même étrange ? - Ce n'est pas ce que tu disais autrefois,
femme, de mauvaises pensées t'habitent, mais, comme je ne t'ai jamais
contrariée, ayant toujours observé que tu voyais juste, j'irai parler au
Séverin. Fasse Dieu que cela ne porte malheur à personne. Mais cela me fait
grand-peine.
Le soir même, après avoir avalé un grand verre de pomme pour se donner du
courage, il s'en alla vers Bellefontaine. Plus il s'en rapprochait, plus
il ralentissait son allure. Il ne se sentait pas bien dans sa peau et pour
tout dire, il avait honte à la pensée de ce qu'il allait dire.
Arrivé près du logis de son camarade, il aperçut une légère fumée s'élever de la
cheminée de tuf. La fenêtre ouvrant sur le couchant était faiblement éclairée.
Le P'tit Pierre, avant de heurter l'huis, jeta un coup d'oeil dans l'unique pièce
de la maisonnette servant de cuisine, chambre à coucher et d'atelier.
Séverin tressait avec des baguettes de saule et de noisetier une petite chaise, sans
doute pour Marie. Il avait également disposé, sur la grande planche à peine rabotée
lui servant de table de minuscules animaux taillés dans du bois de tilleul, un cheval,
deux vaches, un âne, des chèvres et des moutons.
Séverin paraissait si heureux que le P'tit Pierre ne put se résoudre à entrer;
il n'en n'avait plus le courage.
"Je reviendrai demain, pensa-t-il !" Je dirai à l'Eudoxie qu'il n'y avait personne !"
Ayant terminé son ouvrage, le solitaire souffla la lampe à pétrole. Assis sur une
vieille chaise à traire, regardant les dernières lueurs vertes du feu mourant, il
pensait naturellement à la petite Marie. "Elle aura plus belle jeunesse que moi,
la fille à Joséphine". Soudain, comme souvent le soir avant la venue de l'enfant,
ressurgirent des ombres du passé les phantasmes des années passées à l'orphelinat
de Salins.
On l'avait placé là après l'arrestation de son père, incarcéré parce que, en
avance d'un siècle sur son temps, il avait voulu lutter pour obtenir de
meilleures conditions de travail et de salaire. Ouvrier des salines exploité
honteusement comme ses camarades, il s'était révolté. Mais il ne faisait pas
le poids. Avant même d'être jugé, ayant pris froid dans son cachot, une
pneumonie l'avait emporté. Sa femme était morte de chagrin et de misère.
Il n'avait plus souvenance de ses parents n'ayant que deux ans à peine à cette
époque. Par contre, son séjour chez les soeurs demeurait profondément marqué
en lui. Non que les religieuses l'aient maltraité, il y en avait même de bien
gentilles s'efforçant de remplacer un peu les mamans.
Mais la vie y était d'une tristesse infinie. Toujours habillés de noir, passant
des heures agenouillés sur les dalles de la chapelle glacée, la discipline
stricte, une atmosphère de prison et non de famille.
Certes, les soeurs leur avaient donné une bonne instruction, mais il y avait tant
de mise en garde, de défenses, si peu de lumière, de joie !
On leur parlait toujours du péché, de la sévérité de Dieu qui punit, qui voit
tout, qui sait tout ! Le péché, ils ne savaient au fond pas ce que c'était
vraiment.
Il y avait surtout cette soeur Elodie ! Aujourd'hui encore, quand il y pensait, le
froid gagnait ses os.
Le samedi soir et le dimanche, c'était elle qui surveillait le dortoir. Après la
récitation du chapelet elle leur rappelait la communion du lendemain, leur disant:
"Si vous vous êtes bien conduits, bien confessés, vous verrez dans la nuit l'oeil
de Dieu. Partant du ciel il viendra par les nuits les plus obscures éclairer votre
sommeil. Mais, dans le cas contraire, si vous avez caché le plus petit péché, ce
sera l'oeil du diable que vous apercevrez !"
Ah ! Cet oeil infernal, combien de fois ne l'avait-elle pas décrit: d'abord, dans
le lointain du dortoir, un petit point rouge s'approche inexorablement, entouré de
grands cercles feu et cendre s'agrandissant sans cesse dans un sifflement aigu
accompagné d'une odeur de souffre et de corne brûlée.
Terrorisés, les enfants se cachaient sous les couvertures dès les lumières
éteintes.
Comme l'oeil de Dieu ne s'était jamais posé sur eux, ils devaient donc tous vivre
dans le péché. Mais ils ne savaient pas pourquoi. Ils faisaient pourtant tout ce
qu'ordonnaient les soeurs.
Ils s'endormaient, apeurés, leur sommeil traversé par d'allucinantes visions.
Séverin avait quitté l'orphelinat depuis près de vingt ans, mais il restait marqué
par ces années, si longues, d'internat. Il luttait cependant, en garçon intelligent
contre ces séquelles et réussissait à estomper le souvenir de ce passé, mais il
revenait en force à certaines occasions, surtout pendant le Carême et les temps
de la Toussaint.
Il eut été cependant d'un naturel gai, primesautier, affectueux ! Mais soeur
Elodie avait étouffé en lui toute joie, toute espérance en la vie.
C'est pourquoi il recherchait tant la compagnie des enfants, car chez eux, il
retrouvait tout ce qu'il avait déjà perdu. Il aimait la musique, l'atmosphère
des salles de danse où l'on est joyeux. Il appréciait la compagnie du P'tit
Pierre lequel ne voyait que les bons côtés de la vie, riant et plaisantant
à longueur de journée.
Il avait autrefois essayé de trouver quelque réconfort dans la boisson. Il
s'aperçut, heureusement, qu'il faisait fausse route. Quelques verres de vin
suffisaient à le plonger dans l'angoisse. Sitôt couché, il se revoyait couché
dans le dortoir de Salins, il entendait à nouveau la voix de soeur Elodie
et apercevait avec terreur l'oeil du diable s'approchant en sifflant, entouré
des grands cercles de feu. Il ne fallait donc pas s'étonner s'il ne buvait
plus une seule goutte d'alcool.
* * *
Les dernières flammes avaient disparu dans l'âtre. Seule, une braise jetait encore
de temps à autre une vague lueur, comme l'oeil d'un chat ouvrant et refermant les
paupières.
Séverin fit effort pour chasser une fois de plus ce passé, pensa à la petite Marie
et sentit une joie intérieure le gagner. Se couchant sur la paillasse de fougères,
il s'endormit rapidement, un sourire heureux aux lèvres.
***
Dès que le P'tit Pierre eut poussé la porte, l'Eudoxie, occupée à laver des pommes
de terre le dévisagea et l'interpela: "Alors, Pierrelet, comme je te vois, il faudra
que je prenne moi-même la chose en main ?" Son homme ne lui répondit rien. Il la
regarda, gêné, puis montant lentement l'escalier de bois menant aux chambres hautes,
il alla se coucher.
Quand il descendit au petit matin pour aller fourrager, sa femme était déjà debout.
Elle préparait le petit fagot de buis devant être béni à la messe des Rameaux. Elle
noua un ruban autour des branches et dit à son mari: "Cet après-midi, tu monteras
avec Marie à Monturban. Le père Berthold m'a dit à la foire de Porrentruy qu'il
aimerait bien voir la petite."
L'homme la regarda d'un air interrogateur mais l'Eudoxie ne paraissant pas vouloir
entrer en conversation, il se contenta de dire sourdement: "Bon, puisque c'est
comme çà, j'irai !"
La messe des Rameaux terminée, le P'tit Pierre, après avoir jeté l'eau bénite sur
leurs "gens" rentra à Ocourt. Il ne pipa mot jusqu'à la maison et sa femme en fit
autant. Marie les suivait en silence, ne comprenant rien à ces faits inhabituels.
Après le dîner, un morne repas, prenant l'enfant par la main, il s'engagea dans le
petit sentier à lacets conduisant à Monturban. Arrivé sur le haut, il aperçut une
silhouette sombre se dirigeant vers les Moulins du Doubs et Bellefontaine.
C'était l'Eudoxie.
"Elle y va vraiment", se dit-il. Je ne l'aurais tout de même pas cru. Je suis aussi
responsable." La jalousie est mauvaise conseillère. Le Séverin est brave et honnête
garçon et je crains que ma femme, pour une fois, ne soit en grand tort. S'il en est
ainsi, que le malheur ne retombe pas sur l'enfant."
Nul n'eut jamais connaissance de l'entretien qu'eurent l'Eudoxie et le contrebassiste.
Elle n'en souffla mot à son mari et celui-ci n'osa jamais lui en parler. Mais une chose
fut certaine. Elle lui avait certainement dit de fort méchantes choses car ils ne le
revirent jamais.
La petite Marie, elle, l'avait rencontré. Elle se trouvait à la tombée de la nuit au bas
du verger, près du ruisseau, occupée à rentrer les canards quand elle entendit son
ami Séverin l'appeler d'une voix douce: "Marie, ma petite Marie, c'est moi !" Il était
caché derrière la haie de noisetiers. La fillette s'approcha: "Ta maman "t'a dit" quelque
chose, Marie ? - Oh ! Oui ! Tonton ! Mais je n'aurai jamais peur de toi. Il te faut
revenir tous les jours. Ce n'est pas vrai que la petite fille est morte à cause de toi.
Je ne le crois pas. Je suis sûre aussi que tu ne veux pas me voler. Même, je t'aime mieux
que maman." - D'une voix rauque, pleine de sanglots, Séverin lui cria presque: "Merci,
chérie. Tu as raison, ta mère a menti, je ne suis pas un voleur d'enfant, je n'ai jamais
fait de mal à un enfant. Ne m'oublie jamais." Et il disparut dans la pénombre.
Marie resta un long moment silencieuse, puis, rassemblant les canards les dirigea vers
la sortie de l'enclos, les enferma et rentra à la maison. Elle ne dit mot de sa rencontre
avec Séverin ce qui était bien étrange pour une fillette de son âge.
* * *
Le lendemain soir, le père Choulat, occupé à relever ses filets près du pont appela
le P'tit Pierre et lui dit: "C'est curieux, ce matin, à l'aube, j'ai vu ton ami Séverin.
Il a passé ici, poussant une charrette bien chargée. On aurait cru qu'il déménageait.
Il s'en allait vers la France. Tu es au courant ?" Le Pierre surpris on ne peut plus lui
répondit: "Je ne sais rien du tout !" Il rentra fort pensif à la maison, lui aussi ne
rapporta pas à sa femme ce qu'il avait appris.
Pendant plusieurs jours, l'enfant demanda des nouvelles de son ami qu'elle ne voyait
plus. L'Eudoxie lui disait qu'il reviendrait bien, ne sachant trop quoi dire. Il
aimait voyager ! - J'espère qu'il ne fera pas trop long, tu sais, je l'aime bien et
je ne crois pas qu'il aie fait du mal à cette petite fille et qu'il voulait me
voler !"
Le P'tit Pierre, occupé à tresser un panier se leva d'un bond. "Ah ! C'est donc ça que
tu lui as dit ? Je comprends maintenant. Ce n'est pas beau, Eudoxie, ce n'est pas beau.
Cela ne nous portera pas chance." Et il partit en claquant la porte.
La femme fut stupéfaite. C'était la première fois que son homme lui parlait ainsi. Elle
savait bien que ce qu'elle avait fait ne lui plairait guère, mais fut tout de même
inquiète de sa réaction. Elle essayait de soulager sa conscience car elle sentait
qu'elle remuait. Ne pouvant revenir en arrière, elle réfléchissait: hélas, il est plus
facile de faire le mal que d'en atténuer les effets.
* * *
Les années passaient. Marie grandissait, en beauté et en sagesse. Elle était la meilleure
élève de l'école. Mais, avec le départ de Séverin qui n'était plus jamais revenu, sa
gaieté, son entrain, sa joie de vivre paraissaient s'être envolés. Certes, elle était
obéissante, respectait ses parents mais l'Eudoxie voyait bien, en s'en inquiétant
grandement, qu'elle n'avait pas oublié son "Tonton".
La vie quotidienne suivait son cours comme auparavant dans la maisonnette blanche en
haut du village. Le P'tit Pierre regrettait toujours plus son compagnon. Le Sosthène
de Monturban ne lui allait pas à la cheville. Rentrant à pied, après les bals ou les
fêtes, le souvenir des heures passées avec le Séverin le rendait bien morose et un
sentiment de honte lui montait à la tête en soigeant à ce qu'on lui avait fait.
Cela ne pouvait plus durer, la paix du ménage en pâtissait grandement.
La conscience de l'Eudoxie ne devait certainement pas la laisser
tranquille.
Un soir, après avoir bouchoyé un porc chez les voisins, il rentra plus soucieux
que jamais. Lui, l'homme ne voyant autrefois que la vie en rose, ne se reconnaissait
plus. Il décida de parler à sa femme.
En passant devant les fenêtres du père Choulat, il entendit la pendule à cage sonner
dix heures. L'Eudoxie l'attendait, tricotant des bas pour la fillette. Après avoir
refermé la porte, il se mit à marcher de long en large dans la cuisine, bien décidé
à crever l'abcès.
"Ecoute, femme, lui dit-il d'un ton un peu brusque, tu le sais aussi bien que moi, cela
ne va plus chez nous comme autrefois. Rappelle-toi comme nous vivions heureux jusqu'au
jour... Enfin, tu me comprends; ce que nous avons fait n'est pas beau et nous commençons
à en supporter les conséquences. Nous ne pouvons en rester là. Il faut faire quelque
chose. Marie est triste, moi aussi et tu es plus pensive que jamais."
Le P'tit Pierre s'attendait à ce que sa femme le prit de haut. Mais, à sa grande
surprise, sa réaction fut toute autre. Tu as raison, Pierrelet. Nous avons mal agi
et je me sens bien coupable. Il n'y a qu'une chose à faire. Dès demain renseigne-toi.
Recherche le Séverin, ramène-le et il habitera chez nous. C'est cela que nous
aurions du faire depuis longtemps. - Décidément, Eudoxie, tu auras toujours de
l'avance sur moi. C'est ce que je désirais depuis longtemps mais n'osais t'en parler.
- A la Pentecôte, Marie fait sa première communion, nous l'inviterons et il ne nous
quittera plus."
En apprenant que son ami Séverin reviendrait bientôt chez eux et pour toujours,
la fillette sauta de joie: "Je savais bien qu'il ne m'oublierait jamais, il me
l'avait dit. Oh ! Comme il fera beau maintenant chez nous."
Ses parents adoptifs l'écoutaient, heureux. "Pierrelet, je suis à nouveau
heureuse." Mais, disons-le une fois encore: il est plus facile de faire le mal
que de le réparer.
* * *
Le Vendredi-Saint, de partout, La Motte, Ocourt, Monturban, depuis les fermes les
fidèles se hâtaient vers la modeste église paroissiale. Seules les personnes âgées
et les petits enfants demeuraient ce jour-là à la maison.
Couché sur les marches de la table de communion, un grand Christ en bois aux
couleurs délavées semblait presque réel. L'on eut dit que ses plaies saignaient
encore. Les autels dépouillés, les crucifix recouverts de voiles violets, les
cierges éteints, le tabernacle ouvert et vide et un silence pesant accueillaient
les fidèles. Ils se tassaient en silence dans les bancs, les femmes à gauche,
les hommes à droite, les enfants tout en avant.
Le prêtre surgissait de la sacristie, flanqué de deux petits servants de messe portant
un cierge allumé. Et le chemin de croix débutait. On s'arrêtait devant chaque station,
on s'agenouillait, on se relevait, on priait sans cesse, cela paraissait à certains
interminable, on avait mal aux genoux, aux reins mais on devait se rappeler que pour
le Christ ce fut encore plus long et plus douloureux.
A trois heures, l'instant où Jésus expira, l'officiant se prosternait longuement. Après
s'être relevé, il disparaissait dans la sacristie, derrière l'autel.
Les fidèles s'en allaient alors vers la croix déposée à terre, se mettaient à
genoux, embrassaient les pieds du crucifié. Ils trempaient ensuite deux doigts
dans l'antique bénitier de pierre, et reprenaient, un peu perdus comme si le Maître
n'était plus là, le chemin du retour.
Ce vendredi, il faisait très froid, le brouillard était rapidement tombé, jusqu'au sol.
Il ferait beau le lendemain et sans nul doute pour le Saint jour de Pâques.
* * *
On ne voyait plus le Séverin dans sa "loge" de Bellefontaine. Pendant longtemps on
n'avait eu aucune nouvelle de lui. Sa porte demeurait close. Il n'y avait jamais de
lumière chez lui. Pourtant, l'Anselme des Montagnes de Glères prétendait l'avoir
rencontré à Soulce près de St-Hippolyte, un colporteur de Bonfol assura qu'il était
un soir dans son village, le vieux Mercier du Bief d'Etoz raconta qu'il lui avait
prêté sa barque pour franchir l'eau...
Ces personnes ne se trompaient pas. Depuis des années, le pauvre Séverin errait
par ci, par là, au gré de ses fantaisies et de ses besoins, tressant des paniers
chez l'un, oeuvrant chez un paysan, "bûcheronnant" chez un autre.
Il allait et venait, corps sans âme, parlant parfois à haute voix, seul, chantonnant des
mélodies enfantines. Ceux qu'il rencontrait pensaient qu'il avait l'esprit quelque peu
dérangé. Il s'était mis à boire...
Hélas, avec la boisson, les hallucinations réapparaissaient. Après quelques petits verres
d'alcool, une ou deux chopines de vin, une tristesse infinie s'emparait de lui. Le
souvenir de la petite Marie s'effaçait alors un peu. Il était pourtant sûr qu'elle ne
l'oubliait pas, il le sentait. Mais bien vite une angoisse le saisissait à la gorge.
Il ne la reverrait peut-être jamais. L'Eudoxie lui défendrait toujours sa porte.
C'est alors que le cauchemar le resaisissait. Tout se brouillait dans son cerveau.
Brusquement, il apercevait à nouveau le terrible oeil rouge s'approchant dans un
tumulte de bruits infernaux. Il hurlait alors: "Non, ce n'est pas vrai ! Ce n'est
pas vrai !" Puis il tombait dans un état de prostration durant des heures...
Ce Vendredi-Saint, tapi dans les arbustes sur le talus bordant la route longeant le
Doubs, il avait aperçu Marie s'en revenant du chemin de croix avec le P'tit Pierre
et sa femme. Marchant derrière eux, sans leur donner la main, elle lui parut triste.
Sans doute, pensait-elle à lui en cet instant. Combien de fois n'était-il pas venu
avec elle jusqu'au vieux cimetière fleurir la tombe de la Joséphine. Quand elle était
fatiguée, il la portait sur les épaules et elle riait, heureuse...
Ce soir-là il regagna son pauvre gîte. La nuit était rapidement tombée. Après avoir
allumé la lampe à pétrole, il s'assit sur la planche lui servant de banc. Les coudes
sur la table, il se tenait la tête et des sanglots rauques lui montaient de la gorge.
Vendredi-Saint ! Il n'aimait point ces jours précédant Pâques. Il revivait toujours
les heures d'infinie tristesse vécues avec ses camarades de l'Assistance publique
à l'orphelinat.
Ouvrant un coffre, il en tira une bouteille d'alcool de pommes de terre, se versant
rasade sur rasade. Oublier ! Il fallait oublier ! Mais son pauvre cerveau d'homme
mal-aimé ne résistait pas longtemps à l'action pernicieuse de la maudite boisson,
ce soir-là, encore moins que d'habitude.
Déjà, il apercevait l'oeil rouge, plus vif, plus effrayant que jamais. Le Vendredi-
Saint était peut-être jour de fête pour Lucifer ! Le Christ était mort !
Il prenait son temps cette fois, s'approchant, reculant, fonçant à nouveau. Les
cercles de feu s'agrandissaient, se rapetissaient sans cesse en une monstrueuse
danse macabre. Jamais les odeurs pestilentielles n'avaient été aussi nauséabondes,
presque asphyxiantes, les sifflements plus stridents...
Il sentait qu'il allait sombrer dans la folie. Essayant cependant de réagir, se leva
d'un bond en hurlant: "Assez ! Assez!" Son bras heurta la lampe à pétrole. Elle se
brisa sur le sol, mettant le feu à un fagot de résineux bien sec. Il voulut gagner
la sortie, mais trébucha contre la planche et s'abattit sur le plancher.
* * *
Le P'tit Pierre fourrageait à cette heure, Marie tricotait près du feu. L'Eudoxie ayant
mis la soupe sur le feu dressa l'oreille. Elle entendait la petite cloche de l'école
sonner, d'une manière inhabituelle. "Mon Dieu, s'exclama-t-elle, il brûle !"
Elle appela son homme: "Vas-vite "voir" il y a le feu !" Et elle se précipita au dehors.
Elle n'aperçut cependant aucune flamme, aucune lueur, point la moindre fumée.
Ce n'était pas au village qu' "on brûlait".
Déjà des hommes s'affairaient sur la place du village. Certains accouraient, le casque
de travers, achevant d'enfiler la grosse blouse grise ou de boucler le ceinturon. On
chargeait la petite pompe campagnarde à bras sur une "plate-forme" des haches et des
crochets, une échelle, étaient jetés sur le char. Les deux chevaux du père Theubet
attelés, les hommes disparurent dans la nuit rendue plus opaque par le brouillard.
L'Eudoxie s'approcha des femmes en grande discussion et reconnut la voix de la
grosse Laure: "Mon homme dit que c'est chez le Séverin à Bellefontaine. Il ne
lui manquait plus que cela au pauvre garçon. Il était si malheureux depuis
"qu'ils" l'avaient mis à la porte. Il ne méritait pas cà !"
L'Eudoxie ressentit un grand froid au coeur. Jamais comme en cet instant elle
regretta son attitude envers le Séverin. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé.
Elle s'éloigna lentement, rentra chez elle attendant avec impatience le retour
des hommes. Elle ne voulait pas se coucher avant leur retour. Marie insista
pour demeurer auprès d'elle.
Le Pierrelet rentra vers les onze heures. Il ne fit aucune observation en apercevant
la fillette veillant si tard. S'asseyant lourdement, sans regarder sa femme, il dit
seulement: "Séverin est mort. On a retrouvé son corps brûlé dans les décombres
de la "loge".
L'Eudoxie devint toute blanche et s'écria en essuyant ses yeux avec son tablier:
"Que Dieu ait son âme, mais les gens veulent dire que c'est à cause de nous. Jamais
ils ne croiront que nous voulions le prendre ici pour toujours, comme un enfant de
la maison. Le Bon Dieu aurait bien dû lui faire attendre ta visite. Il n'aurait pas
mis le feu chez lui et ne se serait pas ôté la vie ! - Femme, écoute-moi bien !
Dieu est maître de notre destinée ! Mais sache que jamais le pauvre garçon n'a
voulu se supprimer, ni mettre le feu à quoi que ce soit. Je le connaissais bien.
Il était secret, bon chrétien malgré les apparences, honnête, serviable, charitable.
Il avait du chagrin, s'était remis à boire et tu sais que c'était très mauvais
pour lui...
C'est un accident, sois-en sûr. Nous n'y sommes pour rien." Il n'en était pas si
sûr en son for intérieur, notre joueur de clarinette, mais il sentait que l'Eudoxie
expiait durement. Il ne fallait pas l'accabler davantage mais demander tous les
deux humblement pardon à Dieu. "Tu iras trouver le curé, reprit-il, et nous ferons
dire des messes pour le repos de son âme, il ne faut pas qu'elle revienne nous
tourmenter. D'ailleurs, après votre entrevue, il aurait pu venir me causer.
Peut-être que tout aurait changé. Mais il a pris le mors aux dents et a disparu."
L'Eudoxie parut retrouver son calme et lui dit: "Tu as raison. Je ferai comme tu
as dit." La petite Marie, elle, sanglotait à chaudes larmes. Le Pierrelet voulut
la prendre dans ses bras et la consoler, mais elle se dégagea sans dire mot et
regagna sa chambrette. Longtemps encore on l'entendit sangloter, puis le silence
retomba dans la maison.
* * *
Il n'y avait pas beaucoup de monde à l'enterrement de Séverin. Sans l'intervention du
P'tit Pierre et du père Choulat qui estimait fort le défunt, le curé aurait certainement
refusé la sépulture chrétienne. On l'aurait enseveli le soir, après avoir passé le cercueil
par-dessus le mur du cimetière comme il était de tradition pour ceux supposés s'être enlevé
la vie, ce qui semblait le cas pour le Séverin. Mais, la rumeur publique... Enfin,
heureusement, il eut un ensevelissement décent et reposa, selon le voeu de l'Eudoxie,
à côté de Joséphine Tournoux, la mère de Marie.
Dans le pays, on parla encore quelque temps de l'incendie, de la mort du musicien,
puis les commentaires plus ou moins charitables cessèrent peu à peu, un clou
chassant l'autre.
Marie fit sa première communion à la Pentecôte. Un orage précoce avait éclaté dans
la matinée. Une pluie violente frappait les vitres de l'église pendant la cérémonie.
Tout de blanc vêtue, la fille à Joséphine reçut pour la première fois le pain de vie.
Avec quelle ferveur, quel amour elle offrit sa communion pour sa maman, ses parents
adoptifs, certes, mais surtout pour Séverin, déposant après la sainte messe son
bouquet de communiante sur sa tombe. Elle n'allait jamais l'oublier.
La pluie avait cessé. Les lourds nuages se déchiraient. Bientôt, un pan de ciel bleu
apparut se détachant sur les gris et les ocres des montagnes de Glères.
Le soleil, se frayant peu à peu un passage, projeta soudain ses rayons, illuminant
la tombe où se recueillaient encore Marie, Eudoxie et Pierre.
Il n'y aurait plus jamais d'oeil du diable. Pour la première fois, l'oeil de Dieu,
celui qu'il avait tant attendu, venait enfin à lui, Séverin, l'enfant de
l'Assistance publique.
Contes
et légendes, Folklore