Contes
et légendes, Folklore
LE BOUC A THOMAS
Récit par Denys Surdez
Il est dans notre pays jurassien un petit territoire charmant, le Clos du Doubs,
dernière parcelle du plateau de Maîche, toute de forêts, de pâturages et prairies
dévalant les deux versants de la montagne en dos d'âne et venant mourir au pied
de la vieille cité de St-Ursanne. Il est baigné de trois côtés par les eaux
tantôt paressant, tantôt agitées du Doubs, la France le cernant vers l'ouest.
Les gens y sont différents de ceux des Franches-Montagnes ou d'Ajoie ayant gardé porte
ouverte et contacts avec les Francs-Comtois. Un hameau se perche tout en haut des
crêtes, à cheval sur l'endroit et l'envers, Epiquerez, frôlant la frontière;
un village, planté au milieu au centre du pays, Epauvillers, dort dans ses vergers
à mi-hauteur des côtes. Soubey l'ensorceleuse avec son église plusieurs fois
centenaire recouverte de "dalles nacrées", ses maisons à larges pans aux façades
tapissées d'espaliers s'accroche à la pente reflétée dans les bruns et le vair des
eaux fuyantes et silencieuses du Doubs.
Surgissant à un détour de sentier, d'un rude chemin pierreux, à la sortie d'un bois,
des fermes à deux ou quatre pans, bien ensoleillées ou tapies à l'abri des rudes vents
d'hiver, un hameau de deux ou trois maisons tel celui d'Essertfallon à un quart de
lieue au-dessous d'Epiquerez du côté du midi. Un ruisseau s'enfuit de là se hâtant de
cascade en cascade, de replats en sous-bois, de petites prairies en pâturages vers la
rivière qui recueille ses eaux aussi pures que le regard d'un petit enfant.
Au bord d'un vallon qu'il s'est creusé s'élevait autrefois la demeure de Thomas, garçon
d'une trentaine d'années. Oh ! Une bien modeste demeure, une sorte de "loge" plutôt,
divisée en deux pièces, une assez vaste cuisine enfumée et une petite chambre de ménage
avec son alcôve. Il vivait là seul, cultivant quelques lopins de terre, tressait des
paniers et des corbeilles avec les saules et les viornes abondant dans les lisières et
le bord du ruisseau, des vans, vendant les uns aux bourgeois de St-Ursanne, les autres
aux paysans. La cueillette des baies, des noisettes, des champignons lui rapportaient
aussi quelque argent.
Mais ce n'était là qu'à côtés. Il vivait surtout de son bouc, car il avait un bouc,
parqué dans un réduit collé à sa maisonnnette. Et pas n'importe quel bouc ! Le plus
beau, le plus fort, le plus malin aussi.
Il n'y a pas que les femmes et les hommes qui puissent l'être. Thomas en était fier,
beaucoup trop, car l'orgueil de posséder cet animal de valeur que tous lui enviaient
devait tôt ou tard lui causer quelques tracas.
En ce temps-là, vers 1860, les paysans plus sages que ceux d'aujourd'hui qui ne
pensent plus qu'à toucher le plus de primes possible et vendre le maximum de lait
en poussant des cultures qui ruinent la terre possédaient tous plusieurs chèvres
et ce, pour bien des raisons.
D'abord, leur lait, c'est bien connu, est des plus nourrissants et des plus sains, surtout
pour les enfants. Placées dans les étables elles protègent le bétail de bien des
maladies et elles nettoient les pâturages sans frais. Mûriers, buissons de toutes
sortes envahissant tout sont rongés jusqu'à la racine par les braves petites bêtes.
Qui dit chèvres dit bouc. Voilà pourquoi Thomas tenait tant à son bouc, le plus beau,
le plus fort, le meilleur bien loin aux alentours ! Les paysans ne juraient que par ce
bouc lequel, on le comprend ne chômait guère. Les piécettes s'entassaient dans la vessie
de porc où le garçon les serrait. Comme il était de bonne conduite, travailleur, ni
coureur ni buveur, il se trouvait, ma fois, dans une situation relativement aisée. Il
avait tout pour être heureux et pourtant il ne l'était pas.
Nous avons dit plus haut qu'il atteignait la trentaine, le grand moment de prendre femme
car il était encore célibataire. Jour et nuit il y pensait. Il se voyait parfois en
ménage avec quelque brave fille. Peu lui importait qu'elle fut point trop jeune, point
trop jolie, peu fortunée ou même sans un liard. Mais voir une femme s'affairer dans la
cuisine, suspendre la marmite à la crémaillère, s'en aller chercher l'eau à la fontaine,
l'hiver filer ou ravauder ses habits tandis qu'il fumerait auprès de l'âtre...
S'occuper du bouc aussi, recevoir les paysans ! Ah ! Lui, il laisserait à sa femme les
guides sur le cou, c'est elle qui "tiendrait" l'argent. Il "agrandirait" si tel était
son désir. Ils iraient parfois à la foire de Porrentruy ou Delémont ou même à celle de
Maîche où il lui achèterait des papillotes. Pourquoi même ne pas se rendre une fois à
La Pierre ou à Einsiedeln pour être toujours sous la protection de la Vierge ? Sans
doute le bon Dieu leur donnerait-il la joie d'un ou plusieurs enfants !
Mais tout cela pour l'instant n'était que rêves. Aucune jeune fille, noire, brune, blonde
ou rousse ne semblait s'intéresser à lui. Le trouvait-on trop sauvage, trop timide ?
Il n'était pas vilain garçon, au contraire !
Avec son habit de "milaine" il ne faisait pas mauvaise figure sur le pont ou la salle de
danse. Il observa même que les filles semblaient le regarder avec sympathie. Il tournait
fort bien la valse, scandait à merveille le pas de la mazurka, de la polka, mais chaque
fois qu'il avait dansé avec une fille et qu'il la demandait une deuxième fois elle
trouvait quelque prétexte pour le refuser, ainsi la Berthe des Epiquerez, la Rosine chez
le Baron, l'Idonie du Péca et d'autres encore. Thomas se désespérait...
Un soir, à la fête d'Epauvillers il conta sa peine à sa vieille amie la Victorine
d'Enson Paroisse, une femme d'âge mûr qui lui manifestait toujours grande
compréhension.
"Suis-je si vilain garçon que cela ? J'ai pourtant bonne conduite et possède
suffisamment pour nourrir plusieurs bouches. Je ne suis pas violent et une femme
ne serait pas malheureuse avec moi. Il y en a pourtant, dans le pays des filles
en recherche de mari et qui risquent bien de rester sur leurs oeufs. Parfois
j'ai de l'espoir, soudain, tout s'écroule. - Ne te fais pas de mauvais sang,
Thomas, tu trouveras chaussure à ton pied, prends patience. Cependant il se
pourrait que je connaisse ce qui écarte peut-être de toi les filles. - Oh !
Victorine, dites-le moi vite, aidez-moi ! - C'est que j'hésite, c'est délicat
à dire, tu te fâcheras peut-être ? - Non, ma bonne amie, jamais, au contraire,
je vous en serai toujours reconnaissant ! - Et bien, voilà, Thomas, tu sens
vraiment trop le bouc !"
Le pauvre garçon fut atterré. Il s'attendait à tout sauf à cela. Il ne disait mot. Il sentait
le bouc ? Jamais cette pensée ne l'avait effleuré. Après un long moment il s'écria:
"Mais, Victorine, je me lave plusieurs fois par jour, même avec des cendres. - Mon pauvre
Thomas, c'est comme çà, malgré tout ce que tu dis et ce que tu fais, tu sens le bouc et cela
tu ne peux le nier. Mais la chose est facile à "arranger". Vends ton bouc ! Travaille
quelques mois avec le vieux charbonnier Filizetti et tu compenseras bien des fois ce que tu
perdras avec ton bouc ! Tu es joli garçon, tu es honnête, tu as un peu de bien, tu trouveras
alors facilement une bonne fille de chez nous, même jeune, avenante et ayant quelque dot.
Tiens, pas plus tard que dimanche dernier à la sortie de la messe, la petite Jeannette chez
le Basile me disait..." Mais Thomas l'interrompit: "Peu m'importe ce qu'on t'a dit, mais moi,
je te dis ceci: Jamais, tu m'entends, jamais je ne vendrai mon bouc."
Et il partit brusquement, sans même dire au revoir et merci ! La Victorine le
regarda partir, les mains sur les hanches, toute interloquée. Puis elle rentra
dans sa cuisine en murmurant: "Je n'aurais jamais cru cela de lui. Essayez de rendre
service aux gens ! On ne m'y reprendra plus. C'est bien fait pour toi si tu restes
vieux garçon. A-t-on idée de préférer un bouc à une fille qui semblait lui tendre la
perche !" Thomas marchait rapidement, mais peu à peu il ralentit l'allure. Il réfléchissait
à ce qui s'était passé, se demandait s'il avait bien agi. Sa vieille amie ne lui voulait
que du bien et ne cherchait qu'à lui venir en aide. Comme il se repentait déjà de son
"coup de tête". Qu'avait donc voulu dire la Victorine avec la Jeannette chez le Basile ?
Si seulement il l'avait écoutée ! C'est à elle qu'il pensait toujours. Sans être bien
jolie elle était plaisante. Fille unique du gros fermier de la Cernie, elle avait deux
frères. L'un était chétif et ne pouvait guère aider le père. L'autre, au grand chagrin
du maître des lieux était parti - après avoir demandé la part de la mère décédée
trois ans auparavant - avec une Française qui servait à boire au café d'Ocourt. C'est
pourquoi Jeannette avait grosse besogne sur les bras. Mais Thomas s'efforçait de penser
à d'autres filles car elle était riche en terres, en bois, en bétail et en écus. Ce
n'était pas fille pour lui. Elle le regardait pourtant, aux fêtes du pays avec amitié,
surtout lorsqu'il se saisissait de son accordéon, car il en jouait fort bien.
Peut-être avait-elle une idée qu'elle avait confiée à la Victorine. Une amie qu'elle
aimerait lui faire connaître ? Mais à quoi cela servirait-il ? Aucune fille n'aimant
l'odeur du bouc !
Il s'énervait, abattant tout en marchant de son bâton les angéliques, les fleurs de la reine
des bois qui tapissaient le bord du chemin. "Vendre mon bouc ! Le plus beau, le plus fort du
pays ! Que diraient les gens ? Et d'ailleurs, cette fille choisie par la Jeannette, le
voudrait-elle ? Non, il ne vendra pas son bouc. A moins que... Il ne savait plus sur quel
pied danser, tantôt faiblissant, tantôt se reprenant..."
Il mangea peu ce soir-là, passant et repassant "des idées" dans sa tête, assis sur une
petite bille devant l'âtre. Il dormit fort mal. Après avoir trait la vache il sortit pour
"ouvrir" au bouc. Mais il resta figé sur place, la bouche ouverte. La porte du réduit où
il l'enfermait était ouverte et l'animal cornu avait disparu...
La foudre tombant sur le grand tilleul ombrageant sa maison et la volatilisant ne
lui aurait certainement pas fait plus d'effet. Des jaloux avaient-ils ouvert la porte
du réduit ? Une chose était certaine, le bouc avait disparu. Mais, pensa-t-il, on vole
des lapins, on ne vole pas un bouc ! Etait-il en grand mal d'amour ? Depuis dix jours
aucune chèvre ne lui avait été présentée ! Non, il l'aurait remarqué. Alors ? Alors,
il n'y avait qu'une chose à faire. Aller à sa recherche. On l'aura certainement vu
passer.
Un bûcheron, le premier renseigna Thomas. L'animal se dirigeait vers la ferme de
Montbion. Le père Choffat, occupé à faucher son orge l'avait aperçu dévalant la côte
en direction du Doubs. Il fit de même, longea la rivière et gagna le hameau de
Chervillers où se trouvait le bac permettant de gagner la Charbonnière. Mais
l'animal n'avait pas traversé l'eau, on l'avait vu remontant la côte d'Epauvillers.
Thomas rencontra le curé qui lui aussi remarqua le bouc remontant sur les Epiquerez.
Le pauvre garçon était bien fatigué lorsqu'il atteignit les hauts. Le père Piquerez
qui conduisait de la marne sur un de ses champs de l'envers l'assura que le bouc
s'était enfoncé dans la gorge menant à la Cernie-Dessus. Un instant, il hésita à
poursuivre son chemin, ses jambes lui faisaient mal, il avait le moral bas. Mais il
reprit la piste. Peut-être inconsciemment avait-il une "idée" derrière la tête.
Après une demi-heure de marche il déboucha sur le replat de la Cernie-Dessus.
Le chemin s'élargissait brusquement en une sorte d'avenue bordée de grands
platanes. Un troupeau d'une vingtaine de vaches pâturait le regardant passer
d'un air étonné. Il était à une cinquantaine de pas de l'imposante ferme du
père Basile dont il n'apercevait que les quatre pans du toit en bardeaux
surgissant des frondaisons du verger. Il perçut le tintement des clochettes
d'un petit troupeau de chèvres paissant derrière les écuries. Le chien
signala son arrivée par des aboiements furieux. Alerté, le maître des lieux
assis sur une grosse pierre, occupé à battre une faux, releva la tête et
l'aperçut. "Alors, mon garçon, tu viens chercher ton bouc ?" lui dit-il
d'une voix amicale. Je l'ai enfermé car je n'aime pas le sentir au milieu
de mes chèvres quand ce n'est pas le moment et le lieu. La Jeannette te
conduira au réduit où il se trouve. Puis tu mangeras la soupe avec nous,
tu dois avoir faim et soif car j'ai l'impression qu'il t'a fait courir,
ton sacré bouc."
Puis il appela d'une voix forte: "Jeannette ?"
Thomas remercia chaleureusement le maître des lieux. Il était à la fois heureux et inquiet.
Heureux d'avoir enfin retrouvé sa bête, certes, mais inquiet. Jamais son bouc ne s'était
sauvé et pourtant combien de fois n'avait-il pas négligé de fermer la porte du cabanon.
D'autre part, s'il recherchait compagne pourquoi ne s'était-il pas dirigé vers
Essertfallon, hameau tout proche où le père Piquerez gardait une dizaine de chèvres.
Et surtout pourquoi avoir fait tant de détours, de chez lui au Doubs, puis à Epauvillers,
Epiquerez pour gagner le versant opposé et s'arrêter ici sans même s'occuper de ces
dames car, parait-il, depuis son arrivée il s'était contenté de brouter
tranquillement ?
Il aperçut Jeannette sur le pas de la porte, souriante, un brin moqueuse. Mais c'est
vrai qu'elle est avenante se pensa-t-il ! Et pourtant elle était habillée en "semaine".
Elle portait un grand tablier en tissu provençal, un fichu bleu croisé sur la poitrine.
Chaussée de mignons sabots de bois, ses longs cheveux bruns relevés en chignon, elle
s'avança vers Thomas et dit en souriant: "C'est le monsieur qui a perdu le bouc ?" Le
jeune homme ne répondit pas. Il regardait la Jeannette. Jamais il ne l'avait trouvé si
belle qu'en ces simples atours. Bienheureux, pensait-il, celui qui l'aura comme épouse.
La jeune fille reprit: "Tu as perdu ta langue depuis que nous avons dansé ensemble ou bien
me gardes-tu rancune de t'avoir refusé cette valse ? Je l'avais promise au Paul de
Chercenay ! - Non, répondit Thomas, je n'ai pas perdu ma langue. Quant à ton refus je ne
saurais t'en vouloir car j'en connais la vraie raison, la "Victorine m'a expliqué "ce qu'il
en était." Jeannette rougit, détourna la tête et, d'une voix changée le pressa de voir
son bouc, mais il refusa, disant que rien ne pressait. Elle n'insista pas. Il ajouta que son
père l'avait invité à partager leur repas. Elle parut contente, rentra à la cuisine et ajouta
un couvert. Thomas l'avait suivie. Il la regardait aller et venir, ranimant la flamme dans
l'âtre, plongeant la grosse louche en cuivre dans la marmite suspendue à la crémaillère et
emplissant les bols de faïence, coupant les tanches de pain, déposant saucisses et lard
sur la lourde table de chêne. Puis d'une voix enjouée elle s'écria: "A table les hommes !"
Jeannette récita le Benedicite et chacun s'assit sur les tabourets de pin gras. Thomas
mangeait la tête baissée, il avait peur qu'on ne lise dans ses yeux ce que son coeur
ressentait. Il répondait brièvement aux questions que lui posait le père Basile, donnant
des nouvelles des paysans du Droit, de l'avancement des travaux agricoles. Jeannette
semblait l'écouter malicieusement.
Le repas terminé, Thomas offrit ses services au maître de la Cernie. Il avait observé
que le frère de Jeannette était bien chétif et devait être de peu d'aide. Il y avait de
l'orge à rentrer. Il attela les chevaux et l'engrangea seul, faucha un carré de lin
puis aida le fermier à fourrager, à traire puis il "porta" aux cochons. Il n'avait pas
encore revu son bouc.
Le repas terminé, pendant que la Jeannette "relavait" le père Basile qui paraissait
heureux de la compagnie et du travail de Thomas lui dit: "Il se fait tard, mon garçon,
je ne te chasse pas mais le jour baisse et il ne fait pas bon remonter la combe et la
gorge lorsqu'il fait sombre. Si tu n'avais pas ta vache à traire je te dirais de
coucher ici ! - Grand merci ! Mais je serai vite en haut et si vous le voulez bien
je viendrai vous aider pour la grande moisson des blés et le labour d'automne. J'ai
vu que votre garçon et bien chétif. - Si Jeannette est d'accord je t'en serais
reconnaissant. - Pourquoi je ne serais pas d'accord, père, notre maison a toujours
été ouverte à toute personne honnête et Félicien pourra délaisser ces travaux et
garder nos vaches !" Thomas ne savait pas trop comment comprendre la réponse de la
jeune fille. Après avoir réfléchi un instant il dit au père Basile: "J'aurais un
service à vous demander. Pourrais-je laisser mon bouc chez vous jusqu'à demain
matin, c'est la foire de Porrentruy, je veux y aller pour vendre mon bouc."
En entendant ces paroles Jeannette se retourna vers lui, un pot qu'elle essuyait à
la main: "C'est toi qui dit çà Thomas, mais tu n'as plus ton bon sens ! Est-il
malade ? N'est-il plus "bon" ? - Meilleur que jamais, mais c'est décidé.
- Réponds-moi franchement, c'est à cause de moi ? - Peut-être aussi ! - Pourquoi ?"
Mais il ne répondit pas, leur souhaita le bonsoir et s'en alla par le verger.
Le lendemain Thomas se leva très tôt. Il allait faire une journée magnifique. Après avoir
fourragé et trait la "Brune" il fit sa toilette, mit son habit du dimanche et gagna à vive
allure par la Charmillotte le chemin de la Combe Foulot. Il était de belle humeur sans
trop savoir pourquoi. Après quarante minutes de marche il arriva à la Cernie-Dessus
baignant encore dans le brouillard matinal.
Il vit avec étonnement le père Basile attelant un cheval à la petite plate-forme qu'il
utilisait pour le transport de petit bétail. Son bouc y était déjà installé dans une
sorte de cage, dans une caisse grognaient une vingtaine de porcelets de six semaines et
dans une autre un cochon de cent cinquante livres au moins. En plus deux petits veaux
reposaient sur la paille attachés au banc fixé sur le devant du char.
Le père de Jeannette salua cordialement le garçon et lui dit: "Ecoute mon garçon,
j'aurais un service à te demander. Puisque tu vas à Porrentruy pourrais-tu me remplacer
et conduire Jeannette à la foire. J'ai encore un champ d'avoine à faucher et je ne puis
être au four et au moulin. Je ne veux pas laisser seule ma fille. J'ai confiance en toi.
- Et vous avez raison père Basile, comptez sur moi, cela m'arrange aussi car traîner
mon bouc jusqu'à Porrentruy n'est pas chose aisée.
Il sembla à Thomas que le ciel descendait sur la terre. "Pourvu que Jeannette ne soit
pas trop mécontente. Elle arrivait justement. Il l'observa de coin mais elle paraissait
de bonne humeur.
*********************
Le char descendait en cahotant le rude chemin pierreux et rapide, conduisant par la
Cernie-Dessous aux rives du Doubs. Le brouillard tenace, devenait de plus en plus dense.
Jeannette s'était installée à côté de Thomas qui tenait les guides, retenant le cheval et
serrant et desserrant les freins. Ils n'échangèrent aucune parole jusqu'à ce qu'enfin ils
arrivèrent sur le chemin plat, bien entretenu, qui longeait la rivière. Il purent alors faire
trotter la "Blandine".
"Je suis contente de venir avec toi, Thomas, murmura Jeannette. Tu sais j'ai grande amitié pour
toi ! Merci, moi aussi je suis heureux de passer toute cette belle journée avec toi. Mais si
tu veux m'être agréable tu ne me parleras pas de certaines de tes amies que tu voudrais bien me
voir fréquenter ! - Oh ! Ce n'est pas vrai. Tu n'es pas gentil de me dire cela. Que vas-tu donc
chercher ? - La Victorine m'a laissé entendre... - La Victorine ! La Victorine ! Sait-elle donc
ce que je pense ? Qu'elle s'occupe de ses affaires ! - Ne te fâche pas, Jeannette. N'en parlons
plus, nous n'allons pas gâter ce beau jour."
********************
Ils arrivèrent à Porrentruy alors que midi sonnait au clocher de St-Pierre. Un
soleil radieux réchauffait la place des Tilleuls où se tenait la foire au bétail.
Le char mis à l'ombre et le cheval attaché, Thomas, heureux comme un pinson
emmena sa compagne dîner aux "Trois Tonneaux". Nous vendrons nos bêtes cette
après-midi lui dit-il."
Il ne parla guère durant le repas, se réjouissant de la voir manger de si bon appétit.
Il avait demandé le meilleur menu, un vin fin et Jeannette choisit comme dessert un
gros morceau de gougelhof, ce délicieux gâteau alsacien qu'elle appréciait
particulièrement. Elle dégusta même un doigt de bon cognac. Elle riait, parlait de tout
et de rien comme un petit oiseau joyeux de sentir venir le printemps.
Thomas lui parla de son enfance, de l'amour qu'il portait à la terre. Elle fut
étonnée de l'entendre dépeindre la beauté de la vie du paysan, la chance qu'ils
avaient de ne pas habiter la ville ou un village, il lui disait que les oiseaux
aussi savaient parler, connaissait bien des façons de prendre les lièvres, de
traquer le sanglier, de capturer les chardonnerets, les tarins et les verdiers.
Elle découvrait un autre Thomas, rêveur parfois, s'attendrissant même en
décrivant le charme d'un coucher de soleil sur le Lomont, la joie de découvrir
les premières perce-neige et le daphné... Jeannette avait pris un air songeur
en l'écoutant, chassant les miettes tombant sur sa robe...
Il fallait pourtant s'arracher à la douceur de l'heure, vendre veaux, cochons et bouc,
malgré le bonheur d'être avec celle qu'il aimait mais ne le considérait que comme un
ami, un bon camarade. Il pensa au père Basile lequel avait tant confiance en lui. Cela
lui remit la tête à l'endroit. Il poussa un gros soupir: "Allons, Jeannette, il nous
faut malheureusement partir. Nos bêtes ne sont pas encore vendues. - Tu es bien pressé,
Thomas, moi, je ne le suis pas. D'ailleurs, le père François de Calabri viendra prendre
nos bêtes vers les trois heures. Mon père a déjà fait marché avec lui. Ne te plais-tu
pas en ma compagnie ? - Comment peux-tu dire cela ? Si tu savais ? - Si je savais quoi ?
Je ne sais plus ce que je dis, allons vendre mon bouc ! - Pourquoi veux-tu donc
absolument le vendre ? - Je ne peux pas te le dire. Tu te moquerais trop de moi. - Et
bien puisque c'est ainsi, assied-toi encore un instant. Je voudrais te raconter une
petite histoire.
"Il y avait une fois un gentil garçon, plein de qualités, ayant peu de bien
mais courageux et travailleur qui aimait une jeune fille, peut-être pas
trop jolie, un brin moqueuse mais sage. Mais il n'était pas bien courageux
se lamentant sans cesse au lieu d'essayer de lire dans les yeux bleus de
cette fille. Il n'osait même pas venir lui dire bonjour chez elle. Or il
se trouva que ce jeune homme possédait le plus beau bouc du pays. Voyant
son maître de plus en plus triste il décida dans sa petite tête encornée
de lui montrer le chemin. C'est ainsi qu'il l'emmena auprès de la fille
qu'il aimait et qui ne demandait pas mieux que de répondre à cet amour.
Voilà, l'histoire est finie..."
Et se penchant tout près de lui elle lui dit d'une voix douce: "Veux-tu toujours vendre
ton bouc ?"
A huit heures, la nuit tombant ils arrivèrent à la ferme de la Cernie-Dessus - AVEC LE BOUC -.
Thomas prit Jeannette dans ses bras et la déposa à terre. Le père Basile les attendait. "Oh !
dit-il, il me semble que vous vous êtes bien accordés ? - Oui, père, répondit sa fille, nous
nous sommes "accordés" ! - Et bien, venez souper. Vous devez avoir faim, moi, je rentre
Blandine. J'ai envoyé Félicien chez toi, Thomas, s'occuper de ta vache. Ne te fais donc
aucun souci.
Après avoir soupé ils gagnèrent tous trois la chambre de ménage. Personne ne disait mot.
Sans paraître le remarquer le fermier coupait son tabac à rouleau, l'écrasant dans sa main
rude avant de bourrer sa pipe. Soudain, avec une certaine brusquerie Jeannette s'écria:
"Parle, Thomas, on ne va pas te manger ! - Qu'y a-t-il donc de si grave que tu n'oses
dire ? demanda le père Basile d'une voix bienveillante. - Il y a, père Basile que j'aime
votre fille depuis toujours, mais je n'osais pas le dire ! - Tu le dis pourtant maintenant !
Mais elle, t'aime-t-elle ? - Oui, père, reprit Jeannette, mais il sait que nous sommes à
l'aise et que lui n'a qu'une situation fort modeste, il pense que jamais tu n'accepteras
de me donner à lui ! - Qu'en sait-il puisqu'il ne m'a jamais rien dit et qu'il ne venait
pas à la veillée chez nous ? Je ne cherche pas des écus. Je veux pour ma fille la sécurité,
un homme qui l'aime, travailleur, bon et craignant Dieu. Il faut aussi pour la Cernie,
quand je fermerai les yeux un maître qui sache "conduire" la ferme et ne se laisse pas
prendre au filet de la première fille de France servant les boissons dans un café. -
Chacun comprit l'allusion et la peine qui rongeait le paysan. - Il continua: Quant à
Félicien je suis sûr que vous l'aimerez et le garderez auprès de vous. Je ne vous cache
pas que je me réjouis de faire sauter mes petits enfants sur mes genoux car il est bien
entendu que jamais je ne laisserai ma Jeannette quitter la Cernie.
Thomas ne disait rien, la gorge serrée par l'émotion et ce trop plein de bonheur qui lui
arrivait, inattendu, depuis le matin. Il se leva enfin, serra longuement les mains du père
Basile, répétant plusieurs fois: "Je la rendrai heureuse, je la rendrai heureuse, je ne
puis y croire, jamais vous n'aurez à vous repentir de me donner Jeannette. Quant à
Félicien, ce sera pour moi, l'enfant sans famille jusqu'à aujourd'hui un frère bien aimé.
Il embrassa alors Jeannette qui lui murmura à l'oreille, toujours taquine:
"N'aie pas peur, je ne suis pas si terrible que tu le crois !"
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Et les jours ont passé, et les années aussi.
Le père Basile, comme il le désirait a des petits
enfants, filles et garçons qu'il fait sauter sur
ses genoux. Les jours d'hiver, au coin du feu il
leur raconte des histoires du pays où l'on parle
de loups, d'ours, de sorciers. Jeannette et
Thomas s'aiment toujours davantage. Tout semble
prospérer à la grande ferme, gens et bêtes. L'on
n'oublie pas d'en rendre grâce au Seigneur,
chaque soir, en s'agenouillant et priant autour
de la grande table près de l'âtre.
Quant au bouc qui amena femme à son maître
il pait en liberté là où il veut et, peut-être,
comme le chat d'un conte de Perrault il ne
prend plus chèvre que pour se divertir.
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